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:Poil de Carotte, les fesses colles, les talons plants, se met  trembler dans les tnbres. Elles sont si paisses qu'il se croit aveugle. Parfois une rafale l'enveloppe, comme un drap glac, pour l'emporter. Des renards, des loups mme, ne lui soufflent-ils pas dans ses doigts, sur sa joue ? Le mieux est de se prcipiter, au juger, vers les poules, la tte en avant, afin de trouer l'ombre. Ttonnant, il saisit le crochet de la porte. Au bruit de ses pas, les poules effares s'agitent en gloussant sur leur perchoir. Poil de Carotte leur crie :
:Ferme la porte et se sauve, les jambes, les bras comme ails. Quand il rentre, haletant, fier de lui, dans la chaleur et la lumire, il lui semble qu'il change des loques pesantes de boue et de pluie contre un vtement neuf et lger. Il sourit, se tient droit, dans son orgueil, attend les flicitations, et maintenant hors de danger, cherche sur le visage de ses parents la trace des inquitudes qu'ils ont eues.
:A son chevet, grand frre Flix et soeur Ernestine observent Poil de Carotte d'un air sournois, prts  clater de rire au premier signal. Madame Lepic, petite cuillere par petite cuillere, donne la becque  son enfant. Du coin de l'oeil, elle semble dire  grand frre Flix et  soeur Ernestine :
:L'hiver, la promenade devient une corve. Il a beau prendre, ds que la nuit tombe et qu'il ferme les poules, une premire prcaution, il ne peut esprer qu'elle suffira jusqu'au lendemain matin. On dne, on veille, neuf heures sonnent, il y a longtemps que c'est la nuit, et la nuit va durer encore une ternit. Il faut que Poil de Carotte prenne une deuxime prcaution.
:D'ordinaire il se rpond "oui", soit que, sincrement, il ne puisse reculer, soit que la lune l'encourage par son clat. Quelquefois M. Lepic et grand frre Flix lui donnent l'exemple. D'ailleurs la ncessit ne l'oblige pas toujours  s'loigner de la maison, jusqu'au foss de la rue, presque en pleine campagne. Le plus souvent il s'arrte au bas de l'escalier ; c'est selon.
:Et comment crierait-il ? Toutes ses forces s'usent  retarder le dsastre. Bientt une douleur suprme met Poil de Carotte en danse. Il se cogne au mur et rebondit. Il se cogne au fer du lit. Il se cogne  la chaise, il se cogne  la chemine dont il lve violemment le tablier et il s'abat entre les chenets, tordu, vaincu, heureux d'un bonheur absolu.
:Grand frre Flix et Poil de Carotte travaillent cte  cte. Chacun a sa pioche. Celle du grand frre Flix a t faite sur mesure, chez le marchal-ferrant, avec du fer. Poil de Carotte a fait la sienne tout seul, avec du bois. Ils jardinent, abattent de la besogne et rivalisent d'ardeur. Soudain, au moment o il s'y attend le moins (c'est toujours  ce moment prcis que les malheurs arrivent), Poil de Carotte reoit un coup de pioche en plein front.
:Poil de Carotte et grand frre Flix s'loignent. Leur costume simple est celui de tous les jours. Ils regrettent de n'avoir pas de bottes, mais M. Lepic leur dclare souvent que le vrai chasseur les mprise. La culotte de vrai chasseur trane sur les talons. Il ne retrousse jamais. Il marche ainsi dans la patouille, les terres laboures, et des bottes se forment bientt, montent jusqu'aux genoux, solides, naturelles, que la servante a la consigne de respecter.
:Quand une bande de moineaux s'envole, il s'arrte et fait signe a grand frre Flix de ne plus bouger. La bande passe d'une haie  l'autre. Le dos vot, les deux chasseurs s'approchent sans bruit, comme si les moineaux dormaient. La bande tient mal, et ppiante, va se poser ailleurs. Les deux chasseurs se redressent ; grand frre Flix jette des insultes. Poil de Carotte, bien que son coeur batte, parat moins impatient. Il redoute l'instant o il devra prouver son adresse. S'il manquait ! Chaque retard le soulage. Or, cette fois, les moineaux semblent l'attendre.
:Grand frre Flix arraches des brasses de fourrage, s'en enveloppe la tte, feint de se bourrer, imite le bruit de mchoires d'un veau inexpriment qui se gonfle. Et tandis qu'il fait semblant de dvorer tout, les racines mmes, car il connat la vie, Poil de Carotte le prend au srieux, et, plus dlicat, ne choisit que les belles feuilles.
:Et Poil de Carotte surpris, qui craignait de souffrir, reconnat qu'avec un enttement rgulier, on fait ce qu'on veut. Il avait cru s'imposer une privation douloureuse, accomplir un tour de force, et il ne se sent mme pas incommod. Il se porte mieux qu'avant. Que ne peut-il vaincre sa faim comme sa soif ! Il jenerait, il vivrait d'air.
:M. Lepic, s'il est d'humeur gaie, ne ddaigne pas d'amuser lui-mme ses enfants. Il leur raconte des histoires dans les alles du jardin, et il arrive que grand frre Flix et Poil de Carotte se roulent par terre, tant ils rient. Ce matin, ils n'en peuvent plus. Mais soeur Ernestine vient leur dire que le djeuner est servi, et les voil calms. A chaque runion de famille, les visages se renfrognent.
:M. Lepic arrive de Paris ce matin mme. Il ouvre sa malle. Des cadeaux en sortent pour grand frres Flix et soeur Ernestine, de beaux cadeaux, dont prcisment (comme c'est drle !) ils ont rv toute la nuit. Ensuite M. Lepic, les mains derrire son dos, regarde malignement Poil de Carotte et lui dit :
:En vrit, Poil de Carotte est plutt prudent que tmraire. Il prfrerait une trompette, parce que a ne part pas dans les mains ; mais il a toujours entendu dire qu'un garon de sa taille ne peut jouer srieusement qu'avec des armes, des sabres, des engins de guerre. L'ge lui est venu de renifler de la poudre et d'exterminer des choses. Son pre connat les enfants : il a apport ce qu'il faut.
: -- Alors pourquoi mens-tu ? pour faire de la peine  ton pre, n'est-ce pas ? Quand on aime les trompettes, on ne dit pas qu'on aime les pistolets et surtout on ne dit pas qu'on voit des pistolets, quand on ne voit rien. Aussi, pour t'apprendre, tu n'auras ni pistolets ni trompette. Regarde-la bien ; elle a trois pompons rouge et un drapeau  franges d'or. Tu l'as assez regarde. Maintenant, va voir  la cuisine si j'y suis ; dguerpis, trotte et flte dans tes doigts.
:Le dimanche, madame Lepic exige que ses fils aillent  la messe. On les fait beaux et soeur Ernestine prside elle-mme  leur toilette, au risque d'tre en retard pour la sienne. Elle choisit les cravates, lime les ongles, distribue les paroissiens et donne le plus gros  Poil de Carotte. Mais surtout elle pommade ses frres.
: -- L, dit-elle, je t'obis, tu ne bougonneras point, regarde le pot ferm sur la chemine. Suis-je gentille ? D'ailleurs je n'ai aucun mrite. Il faudrait du ciment pour Poil de Carotte, mais avec toi, la pommade est inutile. Tes cheveux frisent et bouffent tout seuls. Ta tte ressemble  un chou-fleur et cette raie durera jusqu' la nuit.
:Mais Poil de Carotte modre son allure  grand peine et se sent des fourmis dans les pieds. Il porte sur l'paule son caleon svre et sans dessin et le caleon rouge et bleu de grand frre Flix. La figure anime, il bavarde, il chante pour lui seul et il saute aprs les branches. Il nage dans l'air et il dit  grand frre Flix :
:Elles lui gratignent les mollets, les cuisses, les fesses. Quand il a de l'eau jusqu'au ventre, il va remonter et se sauver. Il lui semble qu'une ficelle mouille s'enroule peu  peu autour de son corps, comme autour d'une toupie. Mais la motte o il s'appuie cde, et Poil de Carotte tombe, disparat, barbote et se redresse, toussant, crachant, suffoqu, aveugl, tourdi.
:Maintenant il ne voudrait plus sortir. Il n'a pas assez profit de son bain. L'eau qu'il faut quitter cesse de lui faire peur. De plomb tout  l'heure,  prsent de plume, il s'y dbat avec une sorte de vaillance frntique, dfiant le danger, prt  risquer sa vie pour sauver quelqu'un, et il disparat mme volontairement sous l'eau, afin de goter l'angoisse de ceux qui se noient.
:Madame Lepic : C'est ce que je vous reproche, Honorine. Entendez-moi. Je ne dis pas que vous vous relchez, j'aurais tort ; je ne connais point de femme au pays qui vous vaille par l'nergie ; seulement vous vieillissez. Moi aussi, je vieillis ; nous vieillissons tous, et il arrive que la bonne volont ne suffit pas. Je parie que des fois vous sentez une espce de toile sur vos yeux. Et vous avez beau frotter, elle reste.
:Madame Lepic : Possible, Honorine, mais de plus malignes que vous ne font pas parler monsieur Lepic dcid  ce taire. J'y ai renonc moi-mme. D'ailleurs la question n'est pas l. Je me rsume : votre vue faiblit chaque jour un peu. S'il n'y a que demi-mal, quand il s'agit d'un gros ouvrage d'une lessive, les ouvrages de finesse ne sont plus votre affaire. Malgr le surcrot de dpense, je chercherais volontiers quelqu'un pour vous aider...
:Madame Lepic : Et moi ? Vous ne perdez la vue ni par votre faute, ni par la mienne. J'espre que le mdecin vous gurira. a arrive. En attendant, laquelle de nous deux est la plus embarrasse. Vous ne souponnez mme pas que vos yeux prennent la maladie. Le mnage en souffre. Je vous avertis par charit, pour prvenir des accidents, et aussi parce que j'ai le droit, il me semble, de faire, avec douceur, une observation.
:Et maintenant, il n'est mme plus ncessaire qu'elle touche la marmite, ni qu'elle la voie ; elle la connat par coeur. Il lui suffit de l'couter, et si la marmite se tait, elle y jette un seau d'eau, comme elle enfilerait une perle, tellement habitue que jusqu'ici elle n'a jamais manqu son coup.
:Cependant madame Lepic commence une manoeuvre habile. Elle frle l'aveugle, lui donne des coups de coude, lui marche sur les pieds, le fait reculer, le force  se loger entre le buffet et l'armoire o la chaleur ne rayonne pas. L'aveugle, drout, ttonne, gesticule et ses doigts grimpent comme des btes. Il ramone sa nuit. De nouveau les glaons se forment ; voici qu'il regle.
:Elle ne sert plus  rien, son effet entirement produit. Elle appartient  tout le monde. Chacun peut voir, toucher. Soeur Ernestine et grand frre Flix la prennent  leur tour et y cherchent des fautes d'orthographe. Ici Poil de Carotte a d changer de plume, on lit mieux. Ensuite ils la lui rendent.
:Poil de Carotte, sans hsitation, rayonne de joie. Il sait ce qu'il lui reste  faire. Bien vite, il veut fumer en prsence de ses parents, sous les regards envieux (mais on ne peut pas tout avoir !) de grand frre Flix et de soeur Ernestine. Sa pipe de sucre rouge entre deux doigts seulement, il se cambre, incline la tte du ct gauche. Il arrondit la bouche, rentre les joues et aspire avec force et bruit.
:Le jour de la rentre (la rentre est fixe au lundi matin, 2 octobre ; on commencera par la messe du Saint-Esprit), du plus loin qu'elle entend les grelots de la diligence, madame Lepic tombe sur ses enfants et les treint d'une seule brasse. Poil de Carotte ne se trouve pas dedans. Il espre patiemment son tour, la main dj tendue vers les courroies de l'impriale, ses adieux tout prts,  ce point triste qu'il chantonne malgr lui.
:L'institution Saint-Marc, ou M. Lepic a mis grand frre Flix et Poil de Carotte, suit les cours du lyce. Quatre fois par jour les lves font la mme promenade, trs agrable dans la belle saison, et, quand il pleut, si courte que les jeunes gens se rafrachissent plutt qu'ils ne se mouillent, elle leur est hyginique d'un bout  l'autre.
:Poil de Carotte voudrait rpondre quelque chose d'affectueux. Il ne trouve rien, tant il est occup. Hauss sur la pointe des pieds, il s'efforce d'embrasser son pre. Une premire fois il lui touche la barbe du bout des lvres. Mais M. Lepic, d'un mouvement machinal, dresse la tte, comme s'il se drobait. Puis il se penche et de nouveau recule, et Poil de Carotte, qui cherchait sa joue, le manque. Il n'effleure que le nez. Il baise le vide. Il tche de s'expliquer cet accueil trange.
: -- Oui, dit Violone, je l'ai embrass, Marseau ; tu peux l'avouer, car tu n'as fait aucun mal. Je l'ai embrass sur le front, mais Poil de Carotte ne peut pas comprendre, dj trop dprav pour son ge, que c'est l un baiser pur et chaste, un baiser de pre  enfant, et que je t'aime comme un fils, ou si tu veux comme un frre, et demain il ira rpter partout je ne sais quoi, le petit imbcile !
:Marseau coute le matre d'tude, le souffle tnu, tnu, car tout en trouvant ses paroles trs naturelles, il tremble comme s'il redoutait la rvlation de quelque mystre. Violone continue, le plus bas qu'il peut. Ce sont des mots inarticuls, lointains, des syllabes  peine localises. Poil de Carotte qui, sans oser se retourner, se rapproche insensiblement, au moyen de lgres oscillations de hanches, n'entend plus rien. Son attention est  ce point surexcite que ses oreilles lui semblent matriellement se creuser et s'vaser en entonnoir ; mais aucun son n'y tombe.
:Le lendemain matin, au lavabo, tandis que les cornes des serviettes, trempes dans un peu d'eau froide, frottent lgrement les pommettes frileuses, Poil de Carotte regarde mchamment Marseau, et, s'efforant d'tre bien froce, il l'insulte de nouveau, les dents serres sur les syllabes sifflantes.
:Il a une ample robe de chambre dont les galons brods cerclent sa poitrine puissante, pareils  des cordages autour d'une colonne. Il mange visiblement trop, cet homme ; ses traits sont gros et toujours un peu luisants. Il parle fortement, mme aux dames, et les plis de son cou ondulent sur le col d'une manire lente et rythmique. Il est encore remarquable pour la rondeur de ses yeux et l'paisseur de ses moustaches.
:Tous les regards montent vers la petite fentre grille du squestre. La vilaine et sauvage tte de Poil de Carotte parat. Il grimace, blme petite bte mauvaise en cage, les cheveux dans les yeux et ses dents blanches toutes  l'air. Il passe sa main droite entre les dbris de la vitre qui le mord, comme anime, et il menace Violone de son poing saignant.
:Elle devine juste. Ceux de Poil de Carotte sont toujours plus noirs que ceux de grand frre Flix ? Et pourquoi ? Tous deux vivent cte  cte, du mme rgime, dans le mme air. Certes, au bout de trois mois, grand frre Flix ne peut montrer pied blanc, mais Poil de Carotte, de son propre aveu, ne reconnat plus les siens.
:Madame Lepic : Vraiment, Poil de Carotte, nous ne te comprenons plus. A ton ge et grand garon, tu devrais rougir. Je te passe tes pieds que peut-tre tu ne vois qu'ici. Mais les poux te mangent, et tu ne rclames ni la surveillance de tes matres, ni les soins de ta famille. Explique-nous, je te prie, quel plaisir tu prouves  te laisser ainsi dvorer tout vif. Il y a du sang dans ta tignasse.
:Monsieur Lepic : Poil de Carotte, tu n'as pas travaill l'anne dernire comme j'esprais. Tes bulletins disent que tu pourrais beaucoup mieux faire. Tu rvasses, tu lis des livres dfendus. Dou d'une excellente mmoire, tu obtiens d'assez bonnes notes de leons, et tu ngliges tes devoirs. Poil de Carotte, il faut songer  devenir srieux.
:Poil de Carotte : Non, papa, tu m'en demandes trop. Je ne russirai ni en gographie, ni en allemand, ni en physique et chimie, o les plus forts sont deux ou trois types nuls pour le reste et qui ne font que a. Impossible de les dgoter ; mais je veux,  -- coute, mon papa, -- je veux, en composition franaise, bientt tenir la corde et la garder, et si malgr mes efforts elle m'chappe, du moins je n'aurai rien  me reprocher et je pourrai m'crier firement comme Brutus : O vertu ! tu n'es qu'un nom.
:Grand frre Flix : Tiens, maman, voil comme il a dit :  Il roule les yeux et lance des regards de dfi.  Si je ne suis pas premier en composition franaise.  Il gonfle ses joues et frappe du pied.  Je m'crierai comme Brutus :  Il lve les bras au plafond.  O Vertu !  Il les laisse tomber sur ses cuisses,  tu n'es qu'un nom ! Voil comme il a dit.
:Madame Lepic : Peu importe. Ne vous disputez pas. L'essentiel est d'avoir un Brutus dans sa famille, et nous l'avons. Que grce  Poil de Carotte, on nous envie ! Nous ne connaissons point notre honneur. Admirez le nouveau Brutus. Il parle latin comme un vque et refuse de dire deux fois la messe pour les sourds. Tournez-le : vu de face, il montre les taches d'une veste qu'il trenne aujourd'hui, et vu de dos son pantalon dchir. Seigneur, o s'est-il encore fourr ? Non,mais regardez-moi la touche de Poil de Carotte Brutus ! Espce de petite brute, va !
:Mes parties de pche des vacances m'ont mis l'humeur en mouvement. De gros clous me sortent des cuisses. Je suis au lit. Je reste couch sur le dos et madame l'infirmire pose des cataplasmes. Tant que le clou n'a pas perc, il me fait mal. Aprs je n'y pense plus. Mais ils se multiplient comme des petits poulets. Pour un de guri, trois reviennent. J'espre d'ailleurs que ce ne sera rien.
:Tu rclames toujours. Tu rclames parce que M. Jques t'envoie t'asseoir, et tu rclames parce que M. Legris te laisse debout. Tu es peut-tre encore trop jeune pour exiger des gards. Et si M. Legris ne t'a pas offert une chaise, excuse-le : c'est sans doute que, tromp par ta petite taille, il te croyait assis.
:Voil ce qui m'intresse. Aujourd'hui, je ne comprends plus. A propos de quoi, s'il te plat, cette sortie sur le printemps quand nous sommes en hiver ? Que veux-tu dire ? As-tu besoin d'un cache-nez ? Ta lettre n'est pas date et on ne sait si tu l'adresses  moi ou au chien. La forme mme de ton criture me parat modifie, et la disposition des lignes, la quantit de majuscules me dconcertent. Bref, tu as l'air de te moquer de quelqu'un. Je suppose que c'est de toi, et je tiens  t'en faire non un crime, mais l'observation.
:Ce petit toit o, tour  tour, ont vcu des poules, des lapins, des cochons, vide maintenant, appartient en toute proprit  Poil de Carotte pendant les vacances. Il y entre commodment, car le toiton n'a plus de porte. Quelques grles orties en parent le seuil, et si Poil de Carotte les regarde  plat ventre, elles lui semblent une fort. Une poussire fine recouverte le sol. Les pierres des murs luisent d'humidit. Poil de Carotte frle le plafond de ses cheveux. Il est l chez lui et s'y divertit, ddaigneux des jouets encombrants, aux frais de son imagination.
:Or il connat un chat, mpris parce qu'il est vieux, malade, et  et l, pel. Poil de Carotte l'invite  venir prendre une tasse de lait chez lui, dans son toiton. Ils seront seuls. Il se peut qu'un rat s'aventure hors du mur, mais Poil de Carotte ne promet que la tasse de lait. Il l'a pose dans un coin. Il y pousse le chat et dit :
:Poil de Carotte n'aperoit d'abord que de vagues boules sautantes. Elles poussent des cris tourdissants et mls, comme des enfants qui jouent sous un prau d'cole. L'une d'elle se jette dans ses jambes, et il en prouve quelque malaise. Une autre bondit en pleine projection de lucarne. C'est un agneau. Poil de Carotte sourit d'avoir eu peur. Ses yeux s'habituent graduellement  l'obscurit, et les dtails se prcisent.
:Les vieux, ceux d'une semaine, se dtendent d'un violent effort de l'arrire-train et excutent un zig-zag en l'air. Ceux d'un jour, maigres, tombent sur leurs genoux anguleux, pour se relever pleins de vie. Un petit qui vient de natre se trane, visqueux et non lch. Sa mre, gne par sa bourse gonfle d'eau et ballotante, la repousse  coups de tte.
:Il la prend par les paules et l'isole dans une cage. Il lui moue au coup une cravate de paille pour la reconnatre, si elle s'chappe. L'agneau l'a suivie. La brebis mange avec un bruit de rpe, et le petit, frissonnant, se dresse sur ses membres mous, essaie de tter, plaintif, le museau envelopp d'une gele tremblante.
:Pajol fouille l'paisse laine d'une mre et attrape avec ses ongles un berdin jaune rond, dodu, repu, norme. Selon Pajol, deux de cette taille dvoraient la tte d'un enfant comme une prune. Il le met au creux de la main de Poil de Carotte et l'engage, s'il veut rire et s'amuser,  le fourrer dans le cou ou les cheveux de ses frre et soeur.
:Dj le berdin travaille, attaque la peau. Poil de Carotte prouve des picotements aux doigts, comme s'il tombait du grsil. Bientt au poignet, ils gagnent le coude. Il semble que le berdin se multiplie, qu'il va ronger le bras jusqu' l'paule. Tant pis, Poil de Carotte le serre ; il l'crase et essuie sa main sur le dos d'une brebis, sans que Pajol s'en aperoive.
:Poil de Carotte ouvre la porte de la grange et voit sa ligne prte. Ainsi son parrain le taquine toujours, mais Poil de Carotte averti ne se fche plus et cette manie du vieil homme complique  peine leurs relations. Quand il dit oui, il veut dire non et rciproquement. Il ne s'agit que de ne pas s'y tromper.
:Poil de Carotte : O plutt, moi je ne lui fais pas assez peur. Quand elle veut donner une correction  mon frre, il saute sur un manche de balai, se campe devant elle, et je te jure qu'elle s'arrte court. Aussi elle prfre le prendre par les sentiments. Elle dit que la nature de Flix est si susceptible qu'on n'en ferait rien avec des coups et qu'ils s'appliquent mieux  la mienne.
:Parrain : Mon pauvre canard, ds que j'y pense, je tremble de tout mon corps. Je m'tais endormi sur l'herbe. Tu jouais au bord de la fontaine, tu as gliss, tu es tomb, tu criais, tu te dbattais, et moi, misrable, je n'entendais rien. Il y avait  peine de l'eau pour noyer un chat. Mais tu ne te relevais pas. C'tait l le malheur, tu ne pensais donc plus  te relever ?
:A son tour, Poil de Carotte est habill en jeune mari, galement couvert de clmatites o,  et l, clatent des pavots, des cenelles, un pissenlit jaune, afin qu'on puisse le distinguer de Mathilde. Il n'a pas envie de rire, et tous trois gardent leur srieux. Ils savent quel ton convient  chaque crmonie. On doit rester triste aux enterrements, ds le dbut, jusqu' la fin, et grave aux mariages, jusqu'aprs la messe. Sinon, ce n'est plus amusant de jouer.
:Grand frre Flix les conduit par le pr. Il marche  reculons, et les bras en balancier leur indiquent la cadence. Il se croit monsieur le Maire et les salue, puis monsieur le Cur et les bnit, puis l'ami qui flicite et il les complimente, puis le violoniste et il racle, avec un bton, un autre bton.
:Madame Lepic approche. Elle les tient. Elle a le temps. Elle ralentit son allure. Elle est si prs que soeur Ernestine, par peur des chocs en retour, s'arrte au bord du cercle o l'action se concentrera. Poil de Carotte se campe devant "sa femme", qui sanglote plus fort. Les clmatites sauvages mlent leurs fleurs blanches. La rouette de madame Lepic se lve, prte  cingler. Poil de Carotte, ple, croise ses bras, et la nuque raccourcie, les reins chauds dj, les mollets lui cuisant d'avance, il a l'orgueil de s'crier :
:Poil de Carotte joue seul dans la coure au milieu, afin que madame Lepic puisse le surveiller par la fentre, et il s'exerce  jouer comme il faut, quand le camarade Rmy parat. C'est un garon du mme ge, qui boite et veut toujours courir, de sorte que sa jambe gauche infirme trane derrire l'autre et ne la rattrape jamais. Il porte un panier et dit :
:Poil de Carotte n'approuve pas et ne nie pas. Il ne sait plus. Il connat madame Lepic sur le bout du doigt. Il l'avait devine une fois encore. Mais puisque cet imbcile de Rmy brouille les choses, gte tout, Poil de Carotte se dsintresse du dnouement. Il crase de l'herbe sous son pied et regarde ailleurs.
:Poil de Carotte, irrit, s'arrte debout au soleil. Il regarde son pre pitiner le champ, sillon par sillon, motte  motte, le fouler, l'galiser comme avec une herse, frapper de son fusil les haies, les buissons, les chardons, tandis que Pyrame mme, n'en pouvant plus, cherche l'ombre, se couche un peu et halte, toute sa langue dehors.
:Poil de Carotte est en train d'cailler ses poissons, des goujons, des ablettes et mme des perches. Il les gratte avec un couteau, leur fend le ventre, et fait clater sous son talon les vessies doubles transparentes. Il runit les vidures pour le chat. Il travaille, se hte, absorb, pench sur le seau blanc d'cume, et prend garde de se mouiller.
:Il va droit, trop lanc pour s'arrter, parcourt les alles, choisit sa place, y "perd" la pice, l'enfonce d'un coup de talon, se couche  plat ventre et, le nez chatouill par les herbes, il rampe selon sa fantaisie, il dcrit des cercles irrguliers, comme on tourne, les yeux bands, autour de l'objet cach, quand la personne qui dirige les jeux innocents se frappe anxieusement les mollets et s'crie :
:Madame Lepic : Je ne dis pas non. Moi je l'ai trouve dans ton autre paletot. Malgr mes observations, tu oublies encor de vider tes poches, quand tu changes d'effets. J'ai voulu te donner une leon d'ordre. Je t'ai laiss chercher pour t'apprendre. Or, il faut croire que celui qui cherche trouve toujours, car maintenant tu possdes deux pices d'argent au lieu d'une seule. Te voil cousu d'or. Tout est bien qui finit bien, mais je te prviens que l'argent ne fait pas le bonheur.
: -- Pour moi, dit-il, les titres de famille ne signifient rien. Ainsi, papa, tu sais comme je t'aime ! Or, je t'aime, non parce que tu es mon pre ; je t'aime, parce que tu es mon ami. En effet, tu n'as aucun mrite  tre mon pre, mais je regarde ton amiti comme une haute faveur que tu ne me dois pas et que tu m'accordes gnreusement.
: -- C'est la mme chose, dit Poil de Carotte. Le hasard vous a faits mon frre et ma soeur. Pourquoi vous en serais-je reconnaissant ? A qui la faute, si nous sommes tous trois des Lepic ? Vous ne pouviez l'empcher. Inutile que je vous sache gr d'une parent involontaire. Je vous remercie seulement, toi, frre, de ta protection, et toi, soeur, de tes soins efficaces.
: -- Quel mal vois-tu  mes propos ? rpond Poil de Carotte. Gardez-vous de dnaturer ma pense ! Loin de manquer de coeur, je vous aime plus que je n'en ai l'air. Mais cette affection, au lieu d'tre banale, d'instinct et de routine, est voulue, raisonne, logique. Logique, voil le terme que je cherchais.
: -- Quand perdras-tu la manier d'user de mots dont tu ne connais pas le sens, dit M. Lepic qui se lve pour aller se coucher, et de vouloir,  ton ge, en remontrer aux autres. Si dfunt votre grand-pre m'avait entendu dbiter le quart de tes balivernes, il m'aurait vite prouv par un coup de pied et une claque que je n'tais toujours que son garon.
:La premire qu'il risque tant mal accueilli, Poil de Carotte couvre le feu, range les chaises le long du mur, salue l'horloge, et se retire dans la chambre o donne l'escalier d'une cave et qu'on appelle la chambre de la cave. C'est une chambre frache et agrable en t. Le gibier s'y conserve facilement une semaine. Le dernier livre tu saigne du nez dans une assiette. Il y a des corbeilles pleines de grain pour les poules et Poil de Carotte ne se laisse jamais de le remuer avec ses bras nus qu'il plonge jusqu'au coude.
:Elle vote peu  peu le ciel. Elle refoule l'azur, bouche les trous qui laisseraient pntrer l'air, prpare l'touffement de Poil de Carotte. Parfois, on dirait qu'elle faiblit sous son propre poids et va tomber sur le village ; mais elle s'arrte  la pointe du clocher, dans la crainte de s'y dchirer.
:Les arbres mlent leurs masses confuses et courrouces au fond desquelles Poil de Carotte imagine des nids pleins d'yeux ronds et de becs blancs. Les cimes plongent et se redressent comme des ttes brusquement rveilles. Les feuilles s'envolent par bandes, reviennent aussitt, peureuses, apprivoises, et tchent de se raccrocher. Celles de l'acacia, fines, soupirent ; celles du bouleau corch des plaignent ; celles du marronnier sifflent, et les aristoloches grimpantes clapotent en se poursuivant sur le mur.
:C'est, en effet la premire fois que Poil de Carotte lui dit non. Si encore elle le drangeait ! S'il avait t en train de jouer. Mais, assis par terre, il tournait ses pouces, le nez au vent, et il fermait les yeux pour les tenir au chaud. Et maintenant il la dvisage, tte haute. Elle n'y comprend rien. Elle appelle du monde, comme au secours.
:Poil de Carotte se tient au milieu de la cour,  distance, surpris de s'affermir en face du danger, et plus tonn que madame Lepic oublie de le battre. L'instant est si grave qu'elle perd ses moyens. Elle renonce  ses gestes habituels d'intimidation, au regard aigu et brlant comme une pointe rouge. Toutefois, malgr ses efforts, les lvres se dcollent  la pression d'une rage intrieure qui s'chappe avec un sifflement.
:Grand frre Flix se croit au spectacle. Il ne cderait sa place  personne. Il ne rflchit point que si Poil de Carotte se drobe dsormais, une part des commissions reviendra de droit au frre an ; il l'encouragerait plutt. Hier, il le mprisait, le traitait de poule mouille. Aujourd'hui il l'observe en gal et le considre. Il gambade et s'amuse beaucoup.
:Poil de Carotte,  avec suffisance : Les affaires sont les affaires, mon papa. Tes soucis t'absorbent, tandis que maman, c'est le cas de te le dire, n'a pas d'autre chien que moi  fouetter. Je me garde de m'en prendre  toi. Certainement je n'aurais qu' moucharder, tu me protgerais. Peu  peu, puisque tu l'exiges, je te mettrai au courant du pass. Tu verras si j'exagre et si j'ai de la mmoire. Mais dj, mon papa, je te prie de me conseiller. Je voudrais me sparer de ma mre. Quel serait,  ton avis, le moyen le plus simple ?
:Poil de Carotte : Papa, mon frre est heureux, ma soeur est heureuse, et si maman n'prouve aucun plaisir  me taquiner, comme tu dis, je donne ma langue au chat. Enfin, pour ta part, tu domines et on te redoute, mme ma mre. Elle ne peut rien contre ton bonheur. Ce qui prouve qu'il y a des gens heureux parmi l'espce humaine.
:Monsieur Lepic : Rsigne-toi, blinde-toi, jusqu' ce que majeur et ton matre, tu puisses t'affranchir, nous renier et changer de famille, sinon de caractre et d'humeur. D'ici l, essaie de prendre le dessus, touffe ta sensibilit et observe les autres, ceux mmes qui vivent le plus prs de toi ; tu t'amuserais ; je te garantis des surprises consolantes.
:La figure de Poil de Carotte ne prvient gure en sa faveur. Poil de Carotte a le nez creus en taupinire. Poil de Carotte a toujours, quoiqu'on en te, des crotes de pain dans les oreilles. Poil de Carotte tette et fait fondre de la neige sur la langue. Poil de Carotte bat le briquet et marche si mal qu'on le croirait bossu. Le cou de Poil de Carotte se teinte d'une crasse bleue comme s'il portait un collier. Enfin Poil de Carotte a un drle de got et ne sent pas le muse.
:Les enfants se mesurent leur taille. A vue d'oeil, grand frre Flix, hors concours, dpasse les autres de la tte. Mais Poil de Carotte et soeur Ernestine, qui pourtant n'est qu'une fille, doivent se mettre l'un  ct de l'autre. Et tandis que soeur Ernestine se hausse sur la pointe du pied, Poil de Carotte, dsireux de ne contrarier personne, triche et se baisse lgrement, pour ajouter un rien  la petite ide de diffrence.
