
choice=,,,,,,,,, 
:Jeanne, sortie la veille du couvent, libre enfin pour toujours, prte  saisir tous les bonheurs de la vie dont elle rvait depuis si longtemps, craignait que son pre hsitt  partir si le temps ne s'claircissait pas, et pour la centime fois depuis le matin elle interrogeait l'horizon. 
:Le baron Simon-Jacques Le Perthuis des Vauds tait un gentilhomme de l'autre sicle, maniaque et bon. Disciple enthousiaste de J.-J. Rousseau, il avait des tendresses d'amant pour la nature, les champs, les bois, les btes. 
:Elle tait demeure jusqu' douze ans dans la maison, puis, malgr les pleurs de la mre, elle fut mise au Sacr-Coeur. 
:Elle sortait maintenant du couvent, radieuse, pleine de sves et d'apptits de bonheur, prte  toutes les joies,  tous les hasards charmants que dans le dsoeuvrement des jours, la longueur des nuits, la solitude des esprances, son esprit avait dj parcourus. 
:Depuis son entre au Sacr-Coeur elle n'avait pas quitt Rouen, son pre ne permettant aucune distraction avant l'ge qu'il avait fix. Deux fois seulement on l'avait emmene quinze jours  Paris, mais c'tait une ville encore, et elle ne rvait que la campagne. 
:Le pre Simon, le cocher, la tte baisse, le dos arrondi sous la pluie, disparaissait dans son carrick  triple collet. La bourrasque gmissante battait les vitres, inondait la chausse. 
:Mais peu  peu, la violence de l'averse diminuait ; puis ce ne fut plus qu'une sorte de brume, une trs fine poussire de pluie voltigeant. La vote des nues semblait s'lever, blanchir ; et soudain, par un trou qu'on ne voyait point, un long rayon de soleil oblique descendit sur les prairies. 
:Un jeune seigneur et une jeune dame habills en vert, en rouge et en jaune, de la faon la plus trange, causaient sous un arbre bleu o mrissaient des fruits blancs. Un gros lapin de mme couleur broutait un peu d'herbe grise. 
:Les deux autres panneaux ressemblaient beaucoup au premier, sauf qu'on voyait sortir des maisons quatre petits bonshommes vtus  la faon des Flamands et qui levaient les bras au ciel en signe d'tonnement et de colre extrmes. 
:Mais la dernire tenture reprsentait un drame. Prs du lapin qui broutait toujours, le jeune homme tendu semblait mort. La jeune dame, le regardant, se perait le sein d'une pe, et les fruits de l'arbre taient devenus noirs. 
:Jeanne renonait  comprendre quand elle dcouvrit dans un coin une bestiole microscopique, que le lapin, s'il et vcu, aurait pu manger comme un brin d'herbe. Et cependant c'tait un lion. 
:Par l'autre fentre, en face de ses pieds, Jeanne apercevait un grand arbre tout baign de lumire douce. Elle se tourna sur le ct, ferma les yeux, puis, au bout de quelque temps, les rouvrit. 
:Elle avait des crispations dans les jambes, une fivre qui grandissait. Alors elle se leva, et, nu-pieds, nu-bras, avec sa longue chemise qui lui donnait l'aspect d'un fantme, elle traversa la mare de lumire rpandue sur son plancher, ouvrit sa fentre et regarda. 
:C'tait d'abord, en face d'elle, un large gazon jaune comme du beurre sous la lumire nocturne. Deux arbres gants se dressaient aux pointes devant le chteau, un platane au nord, un tilleul au sud. 
:Cette espce de parc tait born  droite et  gauche par deux longues avenues de peupliers dmesurs, appels peuples en Normandie, qui sparaient la rsidence des matres des deux fermes y attenantes, occupes, l'une par la famille Couillard, l'autre par la famille Martin. 
:Ces peuples avaient donn leur nom au chteau. Au-del de cet enclos, s'tendait une vaste plaine inculte, seme d'ajoncs, o la brise sifflait et galopait jour et nuit. Puis soudain la cte s'abattait en une falaise de cent mtres, droite et blanche, baignant son pied dans les vagues. 
:Une alle droite venait de la barrire de bois jusqu'au perron. Les communs, petits btiments en caillou de mer, coiffs de chaume, s'alignaient des deux cts de la cour, le long des fosss des deux fermes. 
:L'autre faade, celle o s'ouvrait une des fentres de Jeanne, regardait au loin la mer par-dessus le bosquet et la muraille d'ormes rongs du vent. 
:Aprs le djeuner, comme Mme Adlade, encore extnue, dclarait qu'elle allait se reposer, le baron proposa de descendre jusqu' Yport. 
:Elle rentrait au chteau, ple de faim, mais lgre, alerte, du sourire  la lvre et du bonheur plein les yeux. 
:Et dans l'aprs-midi, la baronne recommenait d'une allure plus molle, avec des repos plus allongs, sommeillant mme une heure de temps en temps sur une chaise longue qu'on lui roulait dehors. 
:Un aprs-midi, comme elles se reposaient sur le banc du fond, elles aperurent tout  coup, au bout de l'alle, un gros prtre qui s'en venait vers elles. 
:Petite mre, ne dans le sicle des philosophes, leve par un pre peu croyant, aux jours de la Rvolution, ne frquentait gure l'glise, bien qu'elle aimt les prtres par une sorte d'instinct religieux de femme. 
:Le prtre sut plaire grce  cette astuce inconsciente que le maniement des mes donne aux hommes les plus mdiocres appels par le hasard des vnements  exercer un pouvoir sur leurs semblables. 
:Le cur ajouta : " C'est un bien charmant garon ; et si rang, si paisible. Mais il ne s'amuse gure dans le pays. " 
:La baronne le trouva charmant et surtout trs comme il faut. Petit pre rpondit : " Oui, certes, c'est un garon trs bien lev. " 
:Ils traversrent en ligne droite les quelques chaumires du pays ; et, aprs avoir dpass un petit chteau qui ressemblait  une grande ferme, ils se trouvrent dans une valle dcouverte allonge devant eux. 
:Ils parlrent d'eux, de leurs habitudes, de leurs gots, sur ce ton plus bas, intime, dont on fait les confidences. Il se disait dj dgot du monde, las de sa vie futile ; c'tait toujours la mme chose ; on n'y rencontrait rien de vrai, rien de sincre. 
:Ils revinrent ; mais le baron tait parti  pied jusqu' la Chambre-aux-Demoiselles, grotte suspendue dans une crte de falaise ; et ils l'attendirent  l'auberge. 
:Elle baissa les yeux. tait-ce une allusion ? Peut-tre. Elle considra l'horizon comme pour dcouvrir encore plus loin ; puis, d'une voix lente : " Je voudrais aller en Italie... ; et en Grce... ah ! oui, en Grce... et en Corse ! ce doit tre si sauvage et si beau ! " 
:Alors de l'horizon une fracheur accourut ; un frisson plissa le sein mouvant de l'eau comme si l'astre englouti et jet sur le monde un soupir d'apaisement. 
:Une voiture entra dans la cour. On lisait dessus : " Lerat, ptissier  Fcamp. Repas de noces " ; et Ludivine, aide d'un marmiton, tirait d'une trappe ouvrant derrire la carriole beaucoup de grands paniers plats qui sentaient bon. 
:Sur la plage, une foule attendait autour d'une barque neuve enguirlande. Son mt, sa voile, ses cordages taient couverts de longs rubans qui voltigeaient dans la brise, et son nom JEANNE apparaissait en lettres d'or,  l'arrire. 
:Le cur, entre les deux enfants de choeur, s'en vint  l'un des bouts de l'embarcation, tandis qu' l'autre, les trois vieux chantres, crasseux dans leur blanche vture, le menton poileux, l'air grave, l'oeil sur le livre de plain-chant, dtonnaient  pleine gueule dans la claire matine. 
:Mais le chant s'arrta aprs un amen hurl cinq minutes ; et le prtre, d'une voix empte, gloussa quelques mots latins dont on ne distinguait que les terminaisons sonores. 
:Elle baissa la tte d'un mouvement trs lent qui peut-tre voulait dire " oui ". Et le prtre qui jetait encore de l'eau bnite leur en envoya quelques gouttes sur les doigts. 
:Quelquefois, quand la baronne parlait des choses lointaines de sa jeunesse, elle prononait, pour fixer une date : " C'tait  l'poque du coup de tte de Lison. " 
:Quand on prononait " tante Lison ", ces deux mots n'veillaient pour ainsi dire aucune affection en l'esprit de personne. C'est comme si on avait dit " la cafetire ou le sucrier ". 
:Elle arriva vers la mi-juillet, toute bouleverse par l'ide de ce mariage. Elle apportait une foule de cadeaux qui, venant d'elle, demeurrent presque inaperus. 
:Petit pre souleva la baronne, et, lass lui-mme par la chaleur du jour : " Je vais me coucher aussi ", dit-il. Et il partit avec sa femme. 
:Jeanne tout  coup aperut dans le cadre de la fentre la silhouette de la vieille fille que dessinait la clart de la lampe. 
:Rests seuls, les deux jeunes gens se regardrent, gays et attendris. Jeanne murmura : " Cette pauvre tante !... " Julien reprit : " Elle doit tre un peu folle, ce soir. " 
:Les deux semaines qui prcdrent le mariage laissrent Jeanne assez calme et tranquille comme si elle et t fatigue d'motions douces. 
:Puis on fit un tour dans le jardin pour attendre le dner. Le baron, la baronne, tante Lison, le maire et l'abb Picot se mirent  parcourir l'alle de petite mre ; tandis que dans l'alle en face l'autre prtre lisait son brviaire en marchant  grands pas. 
:Quoiqu'elle et appris bien des choses dans son sjour aux champs, elle ne songeait encore qu' la posie de l'amour, et fut surprise. Sa femme ? ne l'tait-elle pas dj ? 
:Le dner fut simple et assez court, contrairement aux usages normands. Une sorte de gne paralysait les convives. Seuls les deux prtres, le maire et les quatre fermiers invits montrrent un peu de cette grosse gaiet qui doit accompagner les noces. 
:On se leva et on passa dans le salon. Puis on alla se mler un peu au populaire en goguette. Puis les invits se retirrent. 
:Il reprit : " Vous ne m'attendiez donc point ? " Elle ne rpondit pas. Il tait en grande toilette, avec sa figure grave de beau garon ; et elle se sentit affreusement honteuse d'tre couche ainsi devant cet homme si correct. 
:Il sentait vaguement peut-tre quel danger offre cette bataille, et quelle souple possession de soi, quelle ruse tendresse il faut pour ne froisser aucune des subtiles pudeurs, des infinies dlicatesses d'une me virginale et nourrie de rves. 
:Soudain, jetant un bras en avant par-dessus le lit, il enlaa sa femme  travers les draps, tandis que, glissant son autre bras sous l'oreiller, il le soulevait avec la tte : et, tout bas, tout bas il demanda : " Alors, vous voulez bien me faire une toute petite place  ct de vous ? " 
: la fin, il parut s'impatienter, et d'une voix attriste : " Vous ne voulez donc point tre ma petite femme ? " Elle murmura  travers ses doigts : " Est-ce que je ne la suis pas ? " Il rpondit avec une nuance de mauvaise humeur : " Mais non, ma chre, voyons, ne vous moquez pas de moi. " 
:Alors elle songea ; elle se dit, dsespre jusqu'au fond de son me, dans la dsillusion d'une ivresse rve si diffrente, d'une chre attente dtruite, d'une flicit creve : " Voil donc ce qu'il appelle tre sa femme ; c'est cela ! c'est cela ! " 
:Huit heures sonnrent. " Allons, il faut nous lever, dit-il, nous serions ridicules en restant tard au lit ", et il descendit le premier. Quand il eut fini sa toilette, il aida gentiment sa femme en tous les menus dtails de la sienne, ne permettant pas qu'on appelt Rosalie. 
:Aprs l'angoisse du premier soir, Jeanne s'tait habitue dj au contact de Julien,  ses baisers,  ses caresses tendres, bien que sa rpugnance n'et pas diminu pour leurs rapports plus intimes. 
:Les roues du vapeur battaient l'eau, troublant son pais sommeil ; et par-derrire une longue trace cumeuse, une grande trane ple o l'onde remue moussait comme du champagne, allongeait jusqu' perte de vue le sillage tout droit du btiment, 
:Tout  coup, ils disparurent. On les aperut encore une fois, trs loin, vers la pleine mer ; puis on ne les vit plus, et Jeanne ressentit, pendant quelques secondes, un chagrin de leur dpart. 
:Le grand soleil s'enfonait doucement l-bas, vers l'Afrique invisible, l'Afrique, la terre brlante dont on croyait dj sentir les ardeurs ; mais une sorte de caresse frache, qui n'tait cependant pas mme une apparence de brise, effleura les visages lorsque l'astre eut disparu. 
:Et le soleil se leva derrire, dessinant toutes les saillies des crtes en ombres noires ; puis tous les sommets s'allumrent tandis que le reste de l'le demeurait embrum de vapeur. 
:" C'est la Corse qui fleure comme a, madame ; c'est son odeur de jolie femme,  elle. Aprs vingt ans d'absence, je la reconnatrais  cinq milles au large. J'en suis. Lui, l-bas,  Sainte-Hlne, il en parle toujours, parat-il, de l'odeur de son pays. Il est de ma famille. " 
: mesure qu'on avanait, le cercle des monts semblait se refermer derrire le btiment qui nageait avec lenteur dans un lac d'azur si transparent qu'on en voyait parfois le fond. 
:Depuis huit jours il posait  tout moment la mme question, dont elle souffrait chaque fois. Elle rpondit avec un peu d'impatience : " Quand on n'est pas sr de donner assez, on donne trop. " 
:Sans cesse, il discutait avec les matres et les garons d'htel, avec les voituriers, avec les vendeurs de n'importe quoi, et quand il avait,  force d'arguties, obtenu un rabais quelconque, il disait  Jeanne, en se frottant les mains : " Je n'aime pas tre vol. " 
:Elle ne disait plus rien, les yeux baisss, rvolte toujours dans son me et dans sa chair, devant ce dsir incessant de l'poux, n'obissant qu'avec dgot, rsigne, mais humilie, voyant l quelque chose de bestial, de dgradant, une salet enfin. 
:Ils demeurrent trois jours dans cette petite ville cache au fond de son golfe bleu, chaude comme dans une fournaise derrire son rideau de montagnes qui ne laisse jamais le vent souffler jusqu' elle. 
:Les sommets de granit rose ou bleu donnaient au vaste paysage des tons de ferie ; et, sur les pentes plus basses, des forts de chtaigniers immenses avaient l'air de buissons verts tant les vagues de la terre souleve sont gantes en ce pays. 
:Mais le sentier s'annonait horrible. Julien proposa : " Si nous montions  pied ? " Elle ne demandait pas mieux, ravie de marcher, d'tre seule avec lui aprs l'motion de tout  l'heure. 
:La montagne, fendue du haut en bas, s'entrouvrait. Le sentier s'enfonce dans cette brche. Il suit le fond entre deux prodigieuses murailles ; et un gros torrent parcourt cette crevasse. L'air est glac, le granit parat noir et tout l-haut ce qu'on voit du ciel bleu tonne et engourdit. 
:Il tendit sa gorge, souriant, la tte en arrire, les bras ouverts ; et il but d'un trait  cette source de chair vive qui lui versa dans les entrailles un dsir enflamm. 
:Elle enleva les chapeaux, les chles, rangea tout avec un seul bras, car elle portait l'autre en charpe, puis elle fit sortir tout le monde, en disant  son mari : " Va les promener jusqu'au dner. " 
:M. Palabretti obit aussitt, se plaa entre les deux jeunes gens et leur fit voir le village. Il tranait ses pas et ses paroles, toussant frquemment, et rptant  chaque quinte : " C'est l'air du Val qui est frache, qui m'est tombe sur la poitrine. " 
:" Jean fit un grand saut des deux pieds comme un enfant qui danse  la corde, oui, monsieur, et il me retomba en plein sur le corps, si bien que mon fusil en chappa et roula jusqu'au gros chtaignier l-bas. 
:Le Corse placide eut un clair de fiert dans l'oeil. " Oui, madame, c'tait un clbre, celui-l. Il a mis  bas six gendarmes. Il est mort avec Nicolas Morali, lorsqu'ils ont t cerns dans le Niolo, aprs six jours de lutte, et qu'ils allaient prir de faim. " 
:Puis il ajouta, d'un air rsign : " C'est le pays qui veut a ", du mme ton qu'il prenait pour dire : " C'est l'air du Val qui est frache. " 
:Elle attira dans sa chambre la petite femme de son hte et, tout en tablissant bien qu'elle ne voulait point lui faire de cadeau, elle insista, se fchant mme, pour lui envoyer de Paris, ds son retour, un souvenir, un souvenir auquel elle attachait une ide presque superstitieuse. 
:Alors commena l'intimit enfantine et charmante des niaiseries d'amour, des petits mots btes et dlicieux, le baptme avec des noms mignards de tous les dtours et contours et replis de leurs corps o se plaisaient leurs bouches. 
:Ils devaient faire  Paris tous leurs achats pour leur installation dfinitive aux Peuples ; et Jeanne se rjouissait de rapporter des merveilles, grce au cadeau de petite mre ; mais la premire chose  laquelle elle songea fut le pistolet promis  la jeune Corse d'visa. 
:Puis, pendant qu'on dchargeait les bagages, le voyage fut racont devant le feu du salon. Les paroles abondantes coulaient des lvres de Jeanne ; et tout fut dit, tout, en une demi-heure, sauf peut-tre quelques petits dtails oublis dans ce rcit rapide. 
:Garantis cependant par l'pais rideau des ormes jets en avant-garde contre le vent de mer, le tilleul et le platane encore couverts de leur parure d't semblaient vtus l'un de velours rouge, l'autre de soie orange, teints aussi par les premiers froids selon la nature de leurs sves. 
:Puis elle s'assit sur le talus o Julien, pour la premire fois, lui avait parl d'amour ; et elle resta l, rvassant, presque sans songer, alanguie jusqu'au coeur, avec une envie de se coucher, de dormir pour chapper  la tristesse de ce jour. 
:Au-dehors, par les fentres, un reste de jour laissait distinguer encore cette nature sale de fin d'anne, et le ciel gristre, comme frott de boue lui-mme. 
:Les Martin levrent les bras, et la matresse l'embrassa sur les joues ; puis on la contraignit  boire un petit verre de noyau. Et elle se rendit  l'autre ferme. Les Couillard levrent les bras ; la matresse la bcota sur les oreilles, et il fallut avaler un petit verre de cassis. 
:Et la journe s'coula comme celle de la veille, froide, au lieu d'tre humide. Et les autres jours de la semaine ressemblrent  ces deux-l ; et toutes les semaines du mois ressemblrent  la premire. 
:Mais les jeunes gens ne pouvaient encore commencer leurs visites, parce qu'il avait t impossible jusque-l de faire venir le peintre pour changer les armoiries de la calche. 
:Enfin, un matin de dcembre, vers la fin du djeuner, on vit un individu ouvrir la barrire et s'avancer dans le chemin droit. Il portait une bote sur son dos. C'tait Bataille. 
:Bataille, tout en djeunant, indiquait son opinion, prenait parfois le crayon, traait un projet, citait des exemples, dcrivait toutes les voitures seigneuriales de la contre, semblait apporter avec lui, dans son esprit, dans sa voix mme, une sorte d'atmosphre de noblesse. 
:Ds qu'il eut fini son caf, on le conduisit sous la remise et on enleva la toile cire qui recouvrait la voiture. Bataille l'examina, puis il se pronona gravement sur les dimensions qu'il croyait ncessaires de donner  son dessin ; et, aprs un nouvel change d'ides, il se mit  la besogne. 
:Les cussons des deux portires ne purent tre termins que le lendemain, vers onze heures. Tout le monde aussitt fut prsent ; et on tira la calche dehors pour mieux juger. 
:C'tait parfait. On complimenta Bataille qui repartit avec sa bote accroche au dos. Et le baron, sa femme, Jeanne et Julien tombrent d'accord sur ce point que le peintre tait un garon de grands moyens qui, si les circonstances l'avaient permis, serait devenu, sans aucun doute, un artiste, 
:Puis, comme il fallait quelqu'un pour tenir les btes quand les matres seraient descendus, il avait fait un petit domestique d'un jeune vacher nomm Marius. 
:Donc les Couillard ayant amen une grande rosse  poil jaune, et les Martin un petit animal blanc  poil long, les deux btes furent atteles cte  cte ; et Marius, noy dans une ancienne livre du pre Simon, amena devant le perron du chteau cet quipage. 
:Tout le monde s'assit et on attendit. Quelques pas entendus dans le corridor au-dessus annonaient un empressement inaccoutum. Les chtelains surpris s'habillaient au plus vite. Ce fut long. Une sonnette tinta plusieurs fois. D'autres pas descendirent un escalier, puis remontrent. 
:La Nol vint. On eut  dner le cur, le maire et sa femme. On les invita de nouveau pour le jour de l'an. Ce furent les seules distractions qui rompirent le monotone enchanement des jours. 
:La veille de leur dpart, les paquets tant finis, comme il faisait une claire gele, Jeanne et son pre se rsolurent  descendre jusqu' Yport o ils n'avaient point t depuis le retour de Corse. 
:Jeanne, avec un soupir, consentit : " Oui, si tu veux. " Mais ce mot qui lui tait venu aux lvres, " la Mditerrane ", l'avait de nouveau pince au coeur, rejetant toute sa pense vers ces contres lointaines o gisaient ses rves. 
:Et il semblait  Jeanne que son me s'largissait, comprenait des choses invisibles ; et ces petites lueurs parses dans les champs lui donnrent soudain la sensation vive de l'isolement de tous les tres que tout dsunit, que tout spare, que tout entrane loin de ce qu'ils aimeraient. 
:Au lieu de courir comme autrefois, elle tranait ses pieds avec peine et ne paraissait mme plus coquette, n'achetait plus rien aux marchands voyageurs qui lui montraient en vain leurs rubans de soie et leurs corsets et leurs parfumeries varies. 
: la fin de janvier les neiges arrivrent. On voyait de loin les gros nuages du nord au-dessus de la mer sombre ; et la blanche descente des flocons commena. En une nuit toute la plaine fut ensevelie, et les arbres apparurent au matin draps dans cette cume de glace. 
:Par une de ces ples matines, Jeanne immobile chauffait ses pieds au feu de sa chambre, pendant que Rosalie, plus change de jour en jour, faisait lentement le lit. Soudain elle entendit derrire elle un douloureux soupir. Sans tourner la tte, elle demanda : " Qu'est-ce que tu as donc ? " 
:Julien, proccup, nerveux, marchait  travers l'appartement ; et une colre semblait le soulever. Il ne rpondit point d'abord ; puis, au bout de quelques secondes, s'arrtant : " Qu'est-ce que tu comptes faire de cette fille ? " 
:Julien s'tait calm et remis  marcher : " Ma chre, elle ne veut pas le dire, le nom de l'homme ; elle ne te l'avouera pas plus qu' moi... et, s'il ne veut pas d'elle, lui ?... Nous ne pouvons pourtant pas garder sous notre toit une fille mre avec son btard, comprends-tu ? " 
:Elle tait demeure calme. " Je ne laisserai jamais jeter dehors Rosalie ; et si tu ne veux pas la garder, ma mre la reprendra et il faudra bien que nous finissions par connatre le nom du pre de son enfant. " 
:Jeanne, dans l'aprs-midi, monta chez l'accouche. La petite bonne, veille par la veuve Dentu, restait immobile dans son lit, les yeux ouverts, tandis que la garde berait en ses bras l'enfant nouveau-n. 
:Ds qu'elle aperut sa matresse, Rosalie se mit  sangloter, cachant sa figure dans ses draps, toute secoue de dsespoir. Jeanne la voulut embrasser, mais elle rsistait, se voilant. Alors la garde intervint, lui dcouvrit le visage ; et elle se laissa faire, pleurant encore, mais doucement. 
:Mais Jeanne l'embrassait malgr elle, la consolait : " C'est un malheur, que veux-tu, ma fille ? Tu as t faible ; mais a arrive  bien d'autres. Si le pre t'pouse, on n'y pensera plus ; et nous pourrons le prendre  notre service avec toi. " 
:Mais Julien tout de suite se fcha : " Ah ! tu sais, je ne veux pas entendre parler de cette histoire-l, moi. Tu as voulu garder cette fille, garde-la, mais ne m'embte plus  son sujet. " 
:Rosalie fut bientt gurie entirement et devint moins triste, quoiqu'elle restt comme effare, poursuivie par une crainte inconnue. 
:Une effroyable angoisse saisit son me en mme temps que l'invincible froid l'envahissait jusqu'aux moelles. Jamais elle n'avait prouv cela, elle ne s'tait sentie abandonne ainsi par la vie, prte  exhaler son dernier souffle. 
:Elle monta sans bruit,  ttons, trouva la porte, l'ouvrit, appela . " Rosalie ! " avana toujours, heurta le lit, promena ses mains dessus et reconnut qu'il tait vide. Il tait vide et tout froid comme si personne n'y et couch. 
:Et il sembla  Jeanne qu'elle vivait encore trs longtemps assoupie, reprise par un pesant sommeil ds qu'elle essayait de penser ; et elle n'essayait pas non plus de se rappeler quoi que ce soit, comme si, vaguement, elle avait eu peur de la ralit reparue en sa tte. 
:Or, une fois, comme elle s'veillait, elle aperut Julien, seul prs d'elle ; et brusquement. tout lui revint, comme si un rideau se ft lev qui cachait sa vie passe. 
:Julien s'lana vers elle ; et elle se mit  hurler pour qu'il ne la toucht point. Elle se tordait, se roulait. La porte s'ouvrit. Tante Lison accourait avec la veuve Dentu, puis le baron, puis enfin petite mre arriva soufflant, perdue. 
:Elle faisait la sourde, ne rpondait pas ; et elle s'aperut trs bien de la journe finie. La nuit vint. La garde s'installa prs d'elle, et la faisait boire de temps en temps. 
:-- Ce n'est pas a, maman. J'ai eu la fivre aprs ; mais t'a-t-il dit qui me l'a donne, cette fivre, et pourquoi je me suis sauve ? 
:-- Ce n'est pas a, maman, j'ai trouv Rosalie dans le lit de Julien, et je ne veux plus rester avec lui. Tu m'emmneras  Rouen, comme autrefois. " 
:Ils s'assirent devant le lit et Jeanne aussitt commena. Elle dit tout, doucement, d'une voix faible, avec clart : le caractre bizarre de Julien, ses durets, son avarice, et enfin son infidlit. 
:En sortant de chez la malade, le baron tout chauff par la colre, bless dans son coeur de pre, alla trouver Julien, et, brusquement : " Monsieur, je viens vous demander compte de votre conduite vis--vis de ma fille. Vous l'avez trompe avec votre servante ; cela est doublement indigne. " 
:Et il s'emportait ; il menaa d'un procs ; il s'indignait avec vhmence. Et le baron, confus, fit des excuses, demanda pardon, et tendit sa main loyale que Julien refusa de prendre. 
:L'enfant de sa bonne avait le mme pre que le sien ! Sa colre tait tombe. Elle se sentait maintenant toute pntre d'un dsespoir morne, lent, profond, infini. 
:Il aurait longtemps parl, mais le baron ayant de nouveau saisi Rosalie par les paules, la souleva, la trana jusqu' la porte, et la jeta, comme un paquet, dans le couloir. 
:Mais le baron, qui tremblait d'nervement, l'interrompit : " Elle ? que m'importe ! mais c'est Julien qui m'indigne. C'est infme ce qu'il a fait l, et je vais emmener ma fille. " 
:La porte s'ouvrit d'une pousse furieuse. Julien parut, l'air froce. Il avait aperu, dans l'escalier, Rosalie gmissant et il venait savoir, comprenant qu'on tramait quelque chose, que la bonne avait parl sans doute. La vue du prtre le cloua sur place. 
:Elle ne rpondait point, broye, endolorie, puise maintenant, sans force mme pour la colre et la rancune. Ses nerfs lui semblaient lchs, coups doucement, elle ne vivait plus qu' peine. 
:Une grosse femme, btie en forteresse, remplaait Rosalie et soutenait la baronne dans ses promenades monotones tout le long de son alle, o la trace de son pied plus lourd restait sans cesse humide et boueuse. 
:Petit pre donnait le bras  Jeanne alourdie maintenant et toujours souffrante ; et tante Lison inquite, affaire de l'vnement prochain, lui tenait la main de l'autre ct, toute trouble de ce mystre qu'elle ne devait jamais connatre. 
:Rien ne vint plus troubler leur vie morne. Le baron, sa femme et le vicomte firent une visite aux Fourville que Julien semblait dj connatre beaucoup, sans qu'on s'expliqut au juste comment. Une autre visite de crmonie fut change avec les Briseville, toujours cachs en leur manoir dormant. 
:D'un geste ais elle releva la queue de son amazone ; puis elle fut en selle avec une lgret d'oiseau, tandis que son mari, aprs avoir gauchement salu, enfourchait sa grande bte normande, d'aplomb l-dessus comme un centaure. 
:Quand ils eurent disparu au tournant de la barrire, Julien, qui semblait enchant, s'cria : " Quelles charmantes gens ! Voil une connaissance qui nous sera utile. " 
:Dans son me misrable et trouble, elle faisait entre elles une comparaison incessante ; et elle maudissait Dieu, qu'elle avait cru juste autrefois ; elle s'indignait des prfrences coupables du destin, et des criminels mensonges de ceux qui prchent la droiture et le bien. 
:Elle fut trouve l, une fois, par Julien qui rentrait tard, ayant dn chez les Fourville ; et on l'enferma dsormais  clef dans sa chambre pour la contraindre  se mettre au lit. 
:Le baptme eut lieu vers la fin d'aot. Le baron fut parrain, et tante Lison marraine. L'enfant reut les noms de Pierre-Simon-Paul ; Paul pour les appellations courantes. 
:Un soir, aprs le dner, le cur parut. Il semblait embarrass, comme s'il et port un mystre en lui, et, aprs une suite de propos inutiles, il pria la baronne et son mari de lui accorder quelques instants d'entretien particulier. 
:De la porte, sans songer que Jeanne tait l, il cria vers ses beaux-parents : " Vous tes donc fous, nom de Dieu ! d'aller flanquer vingt mille francs  cette fille ! " 
:Personne ne rpondit tant la surprise fut grande. Il reprit, beuglant de colre : " On n'est pas bte  ce point-l ; vous voulez donc ne pas nous laisser un sou ! " 
:Jeanne coutait, sans motion et sans colre, s'tonnant elle-mme de son calme, indiffrente maintenant  tout ce qui n'tait pas son enfant. 
:Ds qu'il fut assez prs pour se faire entendre, il bredouilla : " Votre serviteur, monsieur le baron, madame et la compagnie. " Puis, comme on ne lui parlait pas, il annona : " C'est moi que je suis Dsir Lecoq. " 
:L'homme aussitt devint inquiet, troubl dans ses habitudes de cautle normande. Il rpliqua d'une voix plus vive, mis en dfiance : " C'est selon, p't'tre que oui, p't'tre que non, c'est selon. " 
:Alors la peur du concurrent affola le Normand rus. Il se dcida, tendit la main comme aprs l'achat d'une vache : " Topez-l, m'sieu l'baron, c'est fait. Couillon qui s'en ddit. " 
:Une voisine portait le mioche  l'glise, derrire les nouveaux poux, comme une sre promesse de fortune. Et personne, dans le pays, ne s'tonna ; on enviait Dsir Lecoq. Il tait n coiff, disait-on avec un sourire malin o n'entrait point d'indignation. 
:Elle fut attele par un jour clair de dcembre et aprs deux heures de route  travers les plaines normandes, on commena  descendre en un petit vallon dont les flancs taient boiss, et le fond mis en culture. 
:Tout  coup, aprs un brusque dtour du val, le chteau de la Vrillette se montra, adoss d'un ct  la pente boise et, de l'autre, trempant toute sa muraille dans un grand tang que terminait, en face, un bois de hauts sapins escaladant l'autre versant de la valle. 
:La porte d'entre s'tait ouverte, et la ple comtesse apparut, venant au-devant des visiteurs, souriant, vtue d'une robe tranante comme une chtelaine d'autrefois. Elle semblait bien la belle dame du Lac, ne pour ce manoir de conte. 
:La comtesse prit les deux mains de Jeanne comme si elle et t une amie d'enfance, puis elle la fit asseoir et se mit prs d'elle, sur une chaise basse, tandis que Julien, en qui toutes les lgances oublies renaissaient depuis cinq mois, causait, souriait, doux et familier. 
:Sa femme aussitt l'appela. On entendit un bruit d'avirons, le choc d'un bateau contre la pierre, et il parut, norme et bott, suivi de deux chiens tremps, rougetres comme lui, et qui se couchrent sur le tapis devant la porte. 
:Le soir venait avec de longs frissons gels, des souffles du nord qui passaient dans les joncs fltris. Le soleil avait plong derrire les sapins ; et le ciel rouge, cribl de petits nuages carlates et bizarres, donnait froid rien qu' le regarder. 
:Aprs le dner, comme Jeanne et Julien se disposaient  partir, M. de Fourville les retint encore pour leur montrer une pche au flambeau. 
:La barque alors ayant encore vir doucement, le prodigieux fantme sembla courir le long du bois, qu'clairait, en tournant, la lumire ; puis il s'enfona dans l'invisible horizon, puis soudain il reparut, moins grand mais plus net, avec ses mouvements singuliers, sur la faade du chteau. 
:Jeanne et Julien, perclus, s'efforaient de plaire, gns de rester davantage, inhabiles  se retirer ; mais la marquise termina elle-mme la visite, naturellement, simplement, en arrtant  point la conversation comme une reine polie qui donne cong. 
:Il disait, un soir,  Jeanne : " Nous sommes dans le bonheur, en ce moment. Jamais Gilberte n'avait t gentille comme a. Elle n'a plus de mauvaise humeur, plus de colre. Je sens qu'elle m'aime. Jusqu' prsent je n'en tais pas sr. " 
:C'tait par une de ces journes si tranquilles que rien ne remue nulle part, pas une herbe, pas une feuille ; tout semble immobile pour jusqu' la fin des temps, comme si le vent tait mort. On dirait disparus les insectes eux-mmes. 
:Julien revint pour dner, charmant et souriant, plein d'attentions aimables. Il demanda : " Pre et petite mre ne viennent donc pas cette anne ? " 
:Elle lui sut tant de gr de cette gentillesse qu'elle lui pardonna presque la dcouverte du bois ; et un violent dsir l'envahissant tout  coup de revoir bien vite les deux tres qu'elle aimait le plus aprs Paul, elle passa toute sa soire  leur crire, pour hter leur arrive. 
:Elle n'tait point, celle-l, de la race des rustres chez qui les bas instincts dominent. Comment avait-elle pu s'abandonner de la mme faon que ces brutes ? 
:Et il ajoutait : " Le boulanger a bouch l'ouverture ; ils ont failli touffer l-dedans ; c'est le petit garon de la boulangre qui a prvenu les voisins ; car il avait vu entrer sa mre avec le forgeron. " 
:Lorsque la chaise de poste s'arrta devant le perron et que la figure heureuse du baron parut  la vitre, ce fut dans l'me et dans la poitrine de la jeune femme une motion profonde, un tumultueux lan d'affection comme elle n'en avait jamais ressenti. 
:Le baron, l'ayant vue chaque jour, n'avait point remarqu cette dcadence ; et, quand elle se plaignait de ses touffements continus, de son alourdissement grandissant, il rpondait : " Mais non, ma chre, je vous ai toujours connue comme a. " 
:Le soir Julien dit  sa femme : " Ta mre file un mauvais coton. Je la crois touche. " Et, comme Jeanne clatait en sanglots, il s'impatienta. " Allons, bon, je ne te dis pas qu'elle soit perdue. Tu es toujours follement exagre. Elle est change, voil tout, c'est de son ge. " 
:Au bout de huit jours elle n'y songeait plus, accoutume  la physionomie nouvelle de sa mre, et refoulant peut-tre ses craintes, comme on refoule, comme on rejette toujours, par une sorte d'instinct goste, de besoin naturel de tranquillit d'me, les apprhensions, les soucis menaants. 
:Au loin, quelqu'un l'appelait. Elle leva la tte. C'tait Marius accourant. Elle pensa qu'une visite l'attendait, et elle se dressa, mcontente d'tre trouble. Mais le gamin arrivait  toutes jambes, et, quand il fut assez prs, il cria : " Madame, c'est Mme la baronne qu'est bien mal. " 
:Comme la cuisinire n'en finissait pas d'enlever ses vtements, la veuve Dentu se trouva l juste  point, venue soudain, ainsi que le prtre, comme s'ils avaient " senti la mort ", selon le mot des domestiques. 
:Jeanne, affole, implorait, ne savait que faire, que tenter, quel remde employer. Le cur,  tout hasard, pronona l'absolution. 
:Le prtre et Julien consentirent, songeant  leur lit. Puis l'abb Picot s'agenouilla  son tour, pria, se releva et sortit en prononant : " C'tait une sainte ", sur le ton dont il disait : " Dominus vobiscum. " 
:Elle demeura abme dans une sorte de douleur immobile, comme si elle et attendu, pour s'abandonner au flot montant des regrets dsesprs, l'heure du dernier tte--tte. 
:Jeanne ferma la porte, puis alla ouvrir toutes grandes les deux fentres. Elle reut en pleine figure la tide caresse d'un soir de fenaison. Les foins de la pelouse, fauchs la veille, taient couchs sous le clair de lune. 
:Elle n'tait plus enfle comme au moment de l'attaque ; elle semblait dormir  prsent plus paisiblement qu'elle n'avait jamais fait ; et la flamme ple des bougies qu'agitaient des souffles dplaait  tout moment les ombres de son visage, la faisait vivante comme si elle et remu. 
:Celle couche l -- maman -- petite mre --, Mme Adlade, tait morte ? Elle ne remuerait plus, ne parlerait plus, ne rirait plus, ne dnerait plus jamais en face de petit pre ; elle ne dirait plus : " Bonjour, Jeannette. " Elle tait morte ! 
:Puis, comme elle se sentait devenir folle, folle ainsi qu'elle avait t dans cette nuit de fuite  travers la neige, elle se releva et courut  la fentre pour se rafrachir, boire de l'air nouveau qui n'tait point l'air de cette couche, l'air de cette morte. 
:Puis elle revint auprs du lit et s'assit en reprenant dans sa main la main de petite mre, comme si elle l'et veille malade. 
:Elle regarda l'heure. Il tait  peine dix heures et demie ; et elle fut prise d'une peur horrible de cette nuit entire  passer l. 
:Enfin elle ouvrit un billet banal, une simple acceptation  dner, mais de la mme criture, et signe " Paul d'Ennemare ", celui que le baron appelait, quand il parlait de lui : " Mon pauvre vieux Paul ", et dont la femme avait t la meilleure amie de la baronne. 
:Elle serait reste peut-tre ainsi toute la nuit ; mais un bruit de pas dans la pice voisine la fit se redresser d'un bond. C'tait son pre, peut-tre ? Et toutes les lettres gisaient sur le lit et sur le plancher ! Il lui suffirait d'en ouvrir une ! Et il saurait cela ? lui ! 
:La nuit s'effaait ; les toiles plissaient ; c'tait l'heure frache qui prcde le jour. La lune descendue allait s'enfoncer dans la mer qu'elle nacrait sur toute sa surface. 
:Et voil que le ciel devint rose, d'un rose joyeux, amoureux, charmant. Elle regarda, surprise maintenant comme devant un phnomne, cette radieuse closion du jour, se demandant s'il tait possible que sur cette terre o se levaient de pareilles aurores, il n'y et ni joie ni bonheur. 
:Elle balbutia : " Non ", heureuse de n'tre plus seule. "  prsent, va te reposer ", dit-il. Elle embrassa lentement sa mre, d'un baiser lent, douloureux et navr ; puis elle rentra dans sa chambre. 
:Elle s'aperut tout  coup que tante Lison se glissait derrire elle. Et elle l'treignit avec tendresse, ce qui fit presque dfaillir la vieille fille. 
:Et puis Jeanne demeurait crase sous le souvenir de ce qu'elle avait dcouvert. Cette pense pesait sur elle ; son coeur broy ne se gurissait pas. Sa solitude d' prsent s'augmentait de ce secret horrible ; sa dernire confiance tait tombe avec sa dernire croyance. 
:Elle s'y serait pourtant rsigne, tant l'envie d'tre encore mre la harcelait ; mais elle se demandait comment pourraient recommencer leurs baisers ? Elle serait morte d'humiliation plutt que de laisser deviner ses intentions ; et il ne paraissait plus songer  elle. 
:Le baron tait parti ; petite mre tait morte ; Jeanne maintenant n'avait plus personne qu'elle pt consulter,  qui elle pt confier ses intimes secrets. 
:" Ou bien, non..., monsieur le cur... je puis... je puis... si vous le voulez... vous dire ici ce qui m'amne. Tenez, nous allons nous asseoir l-bas sous votre petite tonnelle. " 
:Alors, comme si elle se ft confesse, elle commena : " Mon pre... " puis elle hsita, rpta de nouveau : " Mon pre... " et se tut, tout  fait trouble. 
:Alors il sourit, habitu aux grosses plaisanteries des paysans qui ne se gnaient gure devant lui, et il rpondit avec un hochement de tte malin : " Eh bien, il me semble qu'il ne tient qu' vous. " 
:Il fut surpris ; et il la consolait : " Allons, je n'ai pas voulu vous faire de peine. Je plaisantais un peu ; a n'est pas dfendu quand on est honnte. Mais comptez sur moi ; vous pouvez compter sur moi. Je verrai M. Julien. " 
:Et leurs rapports anciens recommencrent. Il les accomplissait comme un devoir qui cependant ne lui dplaisait pas ; elle les subissait comme une ncessit coeurante et pnible, avec la rsolution de les arrter pour toujours ds qu'elle se sentirait enceinte de nouveau. 
:Mais elle remarqua bientt que les caresses de son mari semblaient diffrentes de jadis. Elles taient plus raffines peut-tre, mais moins compltes. Il la traitait comme un amant discret, et non plus comme un poux tranquille. 
:Elle s'tonna, observa, et s'aperut bientt que toutes ses treintes s'arrtaient avant qu'elle pt tre fconde. 
:Mais il se fcha comme si elle l'et bless : " a vraiment, tu perds la tte. Fais-moi grce de tes btises, je te prie. " 
:Depuis sa premire inquitude, Julien ne l'approchait plus ; puis il prit, en rageant, son parti, et dclara : " En voil un qui n'tait pas demand. " Et il recommena  pntrer dans la chambre de sa femme. 
:L'abb Picot le regarda de biais, comme il faisait en ses moments de gaiet, et il reprit : " Voyez-vous, l'abb, pour empcher ces choses-l, il faudrait enchaner vos paroissiens, et encore a ne servirait  rien. " 
:La religion de Jeanne tait toute de sentiment ; elle avait cette foi rveuse que garde toujours une femme ; et, si elle accomplissait  peu prs ses devoirs, c'tait surtout par habitude garde du couvent, la philosophie frondeuse du baron ayant depuis longtemps jet bas ses convictions. 
:Bientt il pia les amoureux pour empcher leurs rencontres, comme fait un garde poursuivant les braconniers. Il les chassait le long des fosss, derrire les granges, par les soirs de lune, et dans les touffes de joncs marins sur le versant des petites ctes. 
:Et le gars, s'tant retourn, lui rpondit : " Mlez-vous d'vos affaires, m'sieu l'cur, celles-l n'vous r'gardent pas. " 
:Le cur dnait au chteau tous les jeudis, et venait souvent en semaine causer avec sa pnitente. Elle s'exaltait comme lui, discutait sur les choses immatrielles, maniait tout l'arsenal antique et compliqu des controverses religieuses. 
:Jeanne ne lui confia point ses ides nouvelles, son intimit avec l'abb Tolbiac, et son ardeur religieuse ; mais, la premire fois qu'il vit le prtre, il sentit s'veiller contre lui une inimiti vhmente. 
:Et quand la jeune femme lui demanda, le soir : " Comment le trouves-tu ? " il rpondit : " Cet homme-l, c'est un inquisiteur ! Il doit tre trs dangereux. " 
:Puis quand il eut appris par les paysans dont il tait l'ami les svrits du jeune prtre, ses violences, cette espce de perscution qu'il exerait contre les lois et les instincts inns, ce fut une haine qui clata dans son coeur. 
:Pour lui donc, la reproduction tait la grande loi gnrale, l'acte sacr, respectable, divin, qui accomplit l'obscure et constante volont de l'tre Universel. Et il commena de ferme en ferme une campagne ardente contre le prtre intolrant, perscuteur de la vie. 
:Le prtre sentait bien l'ennemi, mais, comme il tenait  rester matre du chteau et de la jeune femme, il temporisait, sr de la victoire finale. 
:" C'est un devoir pnible que je vais accomplir, madame la comtesse, mais je ne puis faire autrement. Le ministre que je remplis m'ordonne de ne pas vous laisser ignorer ce que vous pouvez empcher. Sachez donc que votre mari entretient une amiti criminelle avec Mme de Fourville. " 
:Le prtre se leva, frmissant : " C'est la lchet qui vous conseille, madame, je vous croyais autre. Vous tes indigne de la misricorde de Dieu ! " 
:Alors, il leva la main comme pour la maudire, tout soulev de colre : " Restez dans votre honte et dans votre crime ; car vous tes plus coupable qu'eux. Vous tes l'pouse complaisante ! Je n'ai plus rien  faire ici. " 
:Elle le suivit perdue, prte  cder, commenant  promettre. Mais il demeurait vibrant d'indignation, marchant  pas rapides en secouant de rage son grand parapluie bleu presque aussi haut que lui. 
:Il aperut Julien debout prs de la barrire, dirigeant des travaux d'branchage ; alors il tourna  gauche pour traverser la ferme des Couillard ; et il rptait : " Laissez-moi, madame, je n'ai plus rien  vous dire. " 
:Jeanne s'tait sauve ; mais le prtre soudain se sentit pris au cou, un soufflet fit sauter son tricorne ; et le baron, exaspr, l'emporta jusqu' la barrire et le jeta sur la route. 
:Les fermiers taient accourus, tout le monde regardait la bte ventre ; et la mre Couillard dclara : " C'est-il possible d'tre sauvage comme a ! " 
:Pour qu'il n'puist point sa mre adoptive, on sevra le chien quinze jours aprs, et Jeanne se chargea de le nourrir elle-mme au biberon. Elle l'avait nomm Toto. Le baron changea son nom d'autorit, et le baptisa " Massacre ". 
:Julien crivit  l'archevque une lettre respectueuse mais nergique. L'abb Tolbiac fut menac d'une disgrce. Il se tut. 
:Elle restait l toute seule, haute sur ses roues,  cinq cents mtres de la falaise, juste au point o commenait la descente rapide du vallon. Ils ne pouvaient tre surpris dedans, car ils dominaient la plaine ; et les chevaux attachs aux brancards attendaient qu'ils fussent las de baisers. 
:Puis un soir, comme ils rentraient tous deux  la Vrillette o ils devaient dner avec le comte, ils rencontrrent le cur d'touvent qui sortait du chteau. Il se rangea pour les laisser passer ; et salua sans qu'ils rencontrassent ses yeux. 
:Or Jeanne, un aprs-midi, lisait auprs du feu par un grand coup de vent (c'tait au commencement de mai), quand elle aperut soudain le comte de Fourville qui s'en venait  pied et si vite qu'elle crut un malheur arriv. 
:L-bas, devant lui, le val de Vaucotte ouvrait sa gorge profonde. Rien jusque-l qu'une hutte de berger auprs d'un parc  moutons vide. Deux chevaux taient attachs aux brancards de la maison roulante. -- Que pouvait-on craindre par cette tempte ? 
:Ds qu'elle se fut brise sur le sol de pierre, le vieux mendiant, qui l'avait vue passer, descendit  petits pas  travers les ronces ; et, m par une prudence de paysan, n'osant approcher du coffre ventr, il alla jusqu' la ferme voisine annoncer l'accident. 
:On accourut ; on souleva les dbris ; on aperut deux corps. Ils taient meurtris, broys, saignants. L'homme avait le front ouvert et toute la face crase. La mchoire de la femme pendait, dtache dans un choc ; et leurs membres casss taient mous comme s'il n'y avait plus d'os sous la chair. 
:Et les deux carrioles, haut perches sur des roues sans ressorts, partirent au trot, l'une  droite, l'autre  gauche, secouant et ballottant  chaque cahot des grandes ornires ces restes d'tres qui s'taient treints et qui ne se rencontreraient plus. 
:Il repartit lui-mme ; mais, ds qu'il fut hors de vue, il se cacha sous une ronce, guettant la route par o allait revenir morte, ou mourante, ou peut-tre estropie, dfigure  jamais, celle qu'il aimait encore d'une passion sauvage. 
:Elle s'arrta devant le chteau, puis entra. C'tait cela, oui, c'tait Elle ; mais une angoisse effroyable le cloua sur place, une peur horrible de savoir, une pouvante de la vrit ; et il ne remuait plus, blotti comme un livre, tressaillant au moindre bruit. 
:Quand elle reprit ses sens, son pre lui tenait la tte et lui mouillait les tempes de vinaigre. Il demanda en hsitant : " Tu sais ?... " Elle murmura : " Oui, pre. " Mais, quand elle voulut se lever, elle ne le put tant elle souffrait. 
:Sa mre l'appelait Paulet par clinerie, il ne pouvait articuler ce mot et le prononait Poulet, ce qui veillait des rires interminables. Le surnom de Poulet lui resta. On ne le dsignait plus autrement. 
:Pendant un mois tout alla bien ; mais Poulet revint un soir avec la gorge enroue. Et le lendemain il toussait. Sa mre affole l'interrogea, et elle apprit que le cur l'avait envoy attendre la fin de la leon  la porte de l'glise dans le courant d'air du porche, parce qu'il s'tait mal tenu. 
:Et Jeanne, quelque temps aprs, ayant fait une visite aux Briseville, n'en reut point en retour. Elle s'tonna, connaissant la mticuleuse politesse de ses voisins ; mais la marquise de Coutelier lui rvla avec hauteur la raison de cette abstention. 
:Elle vit bien cette rprobation, et s'indigna en son me de toutes ces pactisations, de ces arrangements de conscience, de cette universelle peur de tout, de la grande lchet gte au fond de tous les coeurs, et pare, quand elle se montre, de tant de masques respectables. 
:Alors ses trois mres l'embrassant, le clinant, l'encouragrent. Et lorsqu'on monta se coucher, tous avaient le coeur serr et tous pleurrent dans leurs lits, mme le baron qui s'tait contenu. 
:Il fut dcid qu' la rentre on mettrait le jeune homme au collge du Havre ; et il eut, pendant tout l't, plus de gteries que jamais. 
:Il la prvint alors que, si elle continuait  empcher son fils de jouer pendant les heures d'bats, et de travailler en le troublant sans cesse, on se verrait forc de le lui rendre ; et le baron fut prvenu par un mot. Elle demeura donc garde  vue aux Peuples, comme une prisonnire. 
:Mais voil qu'un samedi matin elle reut une lettre de Paul annonant qu'il ne viendrait pas le lendemain parce que des amis avaient organis une partie de plaisir  laquelle il tait invit. 
:L'homme, obsquieux, expliqua : " Ch f fous tire. Votre fils il af pesoin d'un peu d'archent, et comme ch safais que fous tes une ponne mre, che lui prt quelque betite chose bour son pesoin. " 
:Le lendemain on retrouva le jeune homme chez une fille entretenue de la ville. Son grand-pre et sa mre l'emmenrent aux Peuples sans qu'un mot ft chang entre eux tout le long de la route. Jeanne pleurait, la figure dans son mouchoir. Paul regardait la campagne d'un air indiffrent. 
:Aucune explication n'eut lieu. On voulait le reconqurir par la douceur. On lui faisait manger des mets dlicats, on le choyait, on le gtait. C'tait au printemps ; on lui loua un bateau  Yport, malgr les terreurs de Jeanne, pour qu'il pt faire des promenades en mer. 
:Un soir il ne rentra pas. On apprit qu'il tait sorti en barque avec deux matelots. Sa mre perdue descendit nu-tte jusqu' Yport, dans la nuit. 
:Et les trois habitants du chteau vcurent silencieux et sombres dans l'enfer morne des tortures morales. Les cheveux de Jeanne, gris dj, taient devenus blancs. Elle se demandait navement pourquoi la destine la frappait ainsi. 
:Il ne disait pas un mot de sa matresse ; et ce silence signifiait plus que s'il et parl d'elle durant quatre pages. Jeanne, dans ces lettres glaces, sentait cette femme, embusque, implacable, l'ennemie ternelle des mres, la fille. 
:Mais l'avait-elle rencontre ailleurs,  une autre poque de sa vie ? Ou bien la croyait-elle reconnatre seulement dans le souvenir obscur de la dernire journe ? Et puis comment tait-elle l, dans sa chambre ? Pourquoi ? 
:La femme souleva sa paupire, aperut Jeanne et se dressa brusquement. Elles se trouvaient face  face, si prs que leurs poitrines se frlaient. L'inconnue grommela : " Comment ! vous v'l d'bout ! Vous allez attraper du mal  c't'heure. Voulez-vous bien vous r'coucher ! " 
:Rosalie se calma la premire : " Allons, faut tre sage, dit-elle, et ne pas attraper froid. " Et elle ramassa les couvertures, reborda le lit, replaa l'oreiller sous la tte de son ancienne matresse qui continuait  suffoquer, toute vibrante de vieux souvenirs surgis en son me. 
:Et Rosalie, contemplant cette femme  cheveux blancs, maigre et fane, qu'elle avait quitte jeune, belle et frache, rpondit : " a c'est vrai que vous tes change, madame Jeanne, et plus que de raison. Mais songez aussi que v'l vingt-quatre ans que nous nous sommes pas vues. " 
:Elle s'tait remise  parler haut, s'emportant, s'indignant de ces intrts ngligs, de cette ruine menaante. Et comme un vague sourire attendri passait sur la figure de sa matresse, elle s'cria, rvolte : 
:Mais Rosalie hocha la tte : " Faut pas dire a, madame, faut pas dire a. Vous avez mal t marie, v'l tout. On n'se marie pas comme a aussi, sans seulement connatre son prtendu. " 
:Puis un soir, aprs avoir mis au lit sa matresse, elle s'assit  son chevet, et brusquement : " Maintenant que vous v'l couche, madame, nous allons causer. " 
:-- Quand vous n'aurez plus rien, a l'empchera-t-il d'en faire ? Vous avez pay, c'est bien ; mais vous ne paierez plus, c'est moi qui vous le dis. Maintenant, bonsoir, madame. " 
:" Mon cher fils, je ne puis plus rien pour toi. Tu m'as ruine ; je me vois mme force de vendre les Peuples. Mais n'oublie point que j'aurai toujours un abri quand tu voudras te rfugier auprs de ta vieille mre que tu as bien fait souffrir. 
:Et lorsque le notaire arriva avec M. Jeoffrin, ancien raffineur de sucre, elle les reut elle-mme et les invita  tout visiter en dtail. 
:Jeanne les touchait, les retournait, marquant ses doigts dans la poussire accumule ; et elle demeurait l au milieu de ces vieilleries, sous le jour terne qui tombait par quelques petits carreaux de verre encastrs dans la toiture. 
:Elle sortit de son lit, extnue et haletante, comme si elle et fait une grande course. La voiture contenant les malles et le reste du mobilier tait dj charge dans la cour. Une autre carriole  deux roues tait attele derrire, qui devait emporter la matresse et la bonne. 
:Elle mit son chapeau, son chle, et, pendant que Rosalie la chaussait de caoutchoucs, elle pronona, la gorge serre : " Te rappelles-tu, ma fille, comme il pleuvait quand nous sommes parties de Rouen pour venir ici... " 
:Le jeune homme grimpa prs de sa mre, et s'asseyant sur une seule cuisse, faute de place, il lana au grand trot son cheval dont l'allure saccade faisait sauter les deux femmes. 
:Mais le jeune homme, au moment o il passait contre le prtre, fit tomber brusquement dans l'ornire la roue de sa guimbarde lance  toute vitesse, et un flot de boue, jaillissant, couvrit l'ecclsiastique des pieds  la tte. 
:La voiture s'arrta deux heures plus tard devant une petite maison de briques btie au milieu d'un verger plant de poiriers en quenouilles, sur le bord de la grand-route. 
:Jeanne, aussitt arrive, voulait se reposer, mais Rosalie ne le lui permit pas, craignant qu'elle ne se remt  rvasser. 
:Le menuisier de Goderville tait l, venu pour l'installation ; et on commena tout de suite l'emmnagement des meubles apports dj, en attendant la dernire voiture. 
:Mais, comme elle se htait sur la grand-route, elle rencontra Rosalie qui revenait du march. La bonne eut un soupon sans deviner tout de suite la vrit, puis, quand elle l'eut dcouverte, car Jeanne ne lui savait plus rien cacher, elle posa son panier par terre pour se fcher tout  son aise. 
:Et cela, tous les jours, recommenait sans qu'elle comprt la raison de cet trange besoin. Mais, un soir, une phrase lui vint inconsciemment qui lui rvla le secret de ses inquitudes. Elle dit, en s'asseyant, pour dner : " Oh ! comme j'ai envie de voir la mer ! " 
:Massacre vivait galement dans une extrme agitation. Il s'tait install, ds le soir de son arrive, dans le bas du buffet de la cuisine, sans qu'il ft possible de l'en dloger. Il restait l tout le jour, presque immobile, se retournant seulement de temps en temps avec un grognement sourd. 
:Il hurlait ainsi toute la nuit, d'une voix plaintive et lamentable, s'arrtant parfois une heure pour reprendre sur un ton plus dchirant encore. On l'attacha devant la maison dans un baril. Il hurla sous les fentres. Puis, comme il tait infirme et bien prs de mourir, on le remit  la cuisine. 
:L'hiver s'avanait ; et Jeanne se sentait envahie par une invincible dsesprance. Ce n'tait pas une de ces douleurs aigus qui semblent tordre l'me, mais une morne et lugubre tristesse. 
:Quand l'herbe se remit  pousser, une fillette en jupe courte passait tous les matins devant la barrire, conduisant deux vaches maigres qui broutaient le long des fosss de la route. Elle revenait le soir, de la mme allure endormie, faisant un pas toutes les dix minutes derrire ses btes. 
:Elle s'y retrouvait comme autrefois avec pre et petite mre, et parfois mme avec tante Lison. Elle refaisait des choses oublies et finies, s'imaginait soutenir Mme Adlade voyageant dans son alle. Et chaque rveil tait suivi de larmes. 
:Elle ne permit pas d'ailleurs  sa matresse d'emporter plus de trois cents francs : " S'il vous en faut d'autres, vous m'crirez donc, et j'irai chez le notaire pour qu'il vous fasse parvenir a. Si je vous en donne plus, c'est M. Paul qui l'empochera. " 
:Et, un matin de dcembre, elles montrent dans la carriole de Denis Lecoq qui vint les chercher pour les conduire  la gare, Rosalie faisant jusque-l la conduite  sa matresse. 
:L'homme la renseigna abondamment. " Voil quinze jours. Ils sont partis comme a, un soir, et pas revenus. Ils devaient partout dans le quartier ; aussi vous comprenez bien qu'ils n'ont pas laiss leur adresse. " 
:Des gens se retournaient pour la regarder, d'autres riaient et se la montraient. Elle s'en aperut et se sauva, pensant que, sans doute, on s'amusait de sa tournure et de sa robe  carreaux verts choisie par Rosalie et excute sur ses indications par la couturire de Goderville. 
:Mais peu  peu elle s'habitua  rvasser quelques secondes aprs avoir repos le bol dans son assiette, puis elle s'tendit de nouveau dans le lit ; puis elle prolongea de jour en jour cette paresse jusqu'au moment o Rosalie revenait furieuse et l'habillait presque de force. 
:Jeanne rpondait : " Songe donc que je suis toute seule, que mon fils m'a abandonne. " Et Rosalie alors se fchait furieusement : " En voil une affaire ! Eh bien ! et les enfants qui sont au service militaire ! et ceux qui vont s'tablir en Amrique. " 
:Elle piqua contre les murs, sur la tapisserie, l'un aprs l'autre, ces cartons jaunis, et elle passait des heures, en face de l'un ou de l'autre, se demandant : " Que m'est-il arriv, ce mois-l ? " 
:Elle allait de l'un  l'autre autour de la salle qu'entouraient, comme les gravures d'un chemin de la croix, ces tableaux des jours finis. Brusquement elle arrtait sa chaise devant l'un d'eux, et restait jusqu' la nuit immobile  le regarder, enfonce en ses recherches. 
:Il lui semblait aussi que quelque chose tait un peu chang partout autour d'elle. Le soleil devait tre un peu moins chaud que dans sa jeunesse, le ciel un peu moins bleu, l'herbe un peu moins verte ; et les fleurs, plus ples et moins odorantes, n'enivraient plus tout  fait autant. 
:On dtela la carriole chez les Couillard ; puis, pendant que Rosalie et son fils allaient  leurs affaires, les fermiers offrirent  Jeanne de faire un tour au chteau, les matres tant absents, et on lui donna les clefs. 
:Elle partit seule, et, lorsqu'elle fut devant le vieux manoir du ct de la mer, elle s'arrta pour le regarder. Rien n'tait chang au-dehors. Le vaste btiment gristre avait ce jour-l sur ses murs ternis des sourires de soleil. Tous les contrevents taient clos. 
:Alors elle gagna la double porte du vestibule et eut grand-peine  l'ouvrir, la lourde clef rouille refusant de tourner. La serrure enfin cda avec un dur grincement des ressorts ; et le battant, un peu rsistant lui-mme, s'enfona sous une pousse. 
:Elle marchait  pas muets, toute seule dans l'immense chteau silencieux, comme  travers un cimetire. Toute sa vie gisait l-dedans. 
:Elle demeura perdue pendant quelques minutes ; puis elle reprit lentement la possession d'elle-mme et voulut s'enfuir, ayant peur d'tre folle. Son regard tomba par hasard sur le lambris auquel elle s'appuyait ; et elle aperut l'chelle de Poulet. 
:Au moment o elle allait rentrer dans sa nouvelle demeure, elle aperut quelque chose de blanc sous la porte ; c'tait une lettre que le facteur avait glisse l en son absence. Elle reconnut aussitt qu'elle venait de Paul, et l'ouvrit, tremblant d'angoisse. Il disait : 
:Jeanne passa deux jours dans un trouble de pense qui la rendait incapable de rflchir  rien. Le troisime matin elle reut un seul mot de Rosalie annonant son retour par le train du soir. Rien de plus. 
