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:-- Mais, mes enfants, criai-je de toutes mes forces, vous me demandez la chose la plus difficile qu'il y ait au monde !  un conte !  comme vous y allez.  Demandez-moi l'Iliade , demandez-moi l'nide , demandez-moi la  Jrusalem dlivre , et je passerai encore par l ; mais un conte !  Peste !  Perrault est un bien autre homme qu'Homre, que Virgile et que le Tasse, et le  Petit Poucet  une cration bien autrement originale qu'Achille, Turnus ou Renaud.
:Fritz tait un bon gros garon, joufflu, rodomont, espigle, frappant du pied  la moindre contrarit, convaincu que toutes les choses de ce monde taient cres pour servir  son amusement ou subir son caprice, et demeurant dans cette conviction jusqu'au moment o le docteur, impatient de ses cris et de ses pleurs, ou de ses trpignements, sortait de son cabinet, et, levant l'index de la main droite  la hauteur de son sourcil fronc, disait ces seules paroles :
:Sa soeur Marie, tout au contraire, tait une frle et ple enfant, aux longs cheveux boucls naturellement et tombant sur ses petites paules blanches, comme une gerbe d'or mobile et rayonnante sur un vase d'albtre.  Elle tait modeste, douce, affable, misricordieuse  toutes les douleurs, mme  celles de ses poupes ; obissante au premier signe de madame la prsidente, et ne donnant jamais un dmenti mme  sa gouvernante, mademoiselle Trudchen ; ce qui fait que Marie tait adore de tout le monde.
:Les plus ignorants d'entre vous ont entendu dire que chaque pays a ses habitudes, n'est-ce pas ?  et les plus instruits savent sans doute dj que Nuremberg est une ville d'Allemagne fort renomme pour ses joujoux, ses poupes et ses polichinelles, dont elle envoie de pleines caisses dans tous les autres pays du monde ; ce qui fait que les enfants de Nuremberg doivent tre les plus heureux enfants de la terre,  moins qu'ils ne soient comme les habitants d'Ostende, qui n'ont des hutres que pour les regarder passer.
:Je n'ai pas besoin de vous dire que, parmi les enfants favoriss de Nuremberg, c'est--dire parmi ceux qui  la Nol recevaient le plus de joujoux de toutes faons, taient les enfants du prsident Silberhaus ; car, outre leur pre et leur mre qui les adoraient, ils avaient encore un parrain qui les adorait aussi et qu'ils appelaient parrain Drosselmayer.
:Aussi, aprs le prsident, aprs la prsidente, aprs Fritz et aprs Marie, Turc tait bien certainement l'tre de la maison qui aimait et vnrait le plus le parrain Drosselmayer, auquel il faisait grande fte toutes les fois qu'il le voyait arriver, annonant mme quelquefois, par ses aboiements joyeux et par le frtillement de sa queue, que le conseiller de mdecine tait en route pour venir, avant mme que le digne parrain et touch le marteau de la porte.
:Tandis que mademoiselle Trudchen, leur gouvernante, tricotait prs de la fentre, dont elle s'tait approche pour recueillir les derniers rayons du jour, les enfants taient pris d'une espce de terreur vague, parce que, selon l'habitude de ce jour solennel, on ne leur avait pas apport de lumire ; de sorte qu'ils parlaient bas comme on parle quand on a un petit peu peur.
:-- O Dieu !  s'cria Marie en frappant ses deux petites mains l'une contre l'autre, que va-t-il nous apporter, ce bon parrain ?  Je suis sre, moi, que ce sera quelque beau jardin tout plant d'arbres, avec une belle rivire qui coulera sur un gazon brod de fleurs.  Sur cette rivire, il y aura des cygnes d'argent avec des colliers d'or, et une jeune fille qui leur apportera des massepains qu'ils viendront manger jusque dans son tablier.
:Mais, au moment o il mettait pied  terre, et o Marie venait de baptiser sa nouvelle poupe du nom de mademoiselle Clarchen, qui correspond en franais au nom de Claire, comme celui de Roschen correspond en allemand  celui de Rose, on entendit pour la seconde fois le bruit argentin de la sonnette ; les enfants se retournrent du ct o venait ce bruit, c'est--dire vers un angle du salon.
:Alors ils virent une chose  laquelle ils n'avaient pas fait attention d'abord, attirs qu'ils avaient t par le brillant arbre de Nol qui tenait le beau milieu de la chambre : c'est que cet angle du salon tait coup par un paravent chinois, derrire lequel il se faisait un certain bruit et une certaine musique qui prouvaient qu'il se passait en cet endroit de l'appartement quelque chose de nouveau et d'inaccoutum.  Les enfants se souvinrent alors en mme temps qu'ils n'avaient pas encore aperu le conseiller de mdecine, et d'une mme voix ils s'crirent :
:-- Parrain Drosselmayer, si toutes tes petites figures ne savent pas faire autre chose que ce qu'elles font et recommencent toujours  faire la mme chose, demain tu peux les reprendre, car je ne m'en soucie gure, et j'aime bien mieux mon cheval, qui court  ma volont, mes hussards, qui manoeuvrent  mon commandement, qui vont  droite et  gauche, en avant, en arrire, et qui ne sont enferms dans aucune maison, que tous tes pauvres petits bonshommes qui sont obligs de marcher comme la mcanique veut qu'ils marchent.
:-- En voil un stupide imbcile !  s'cria celui-ci ; a veut tre casse-noisette, et cela a une mchoire de verre : c'est un faux casse-noisette, et qui n'entend pas son mtier.  Passe-le-moi, Marie ; il faut qu'il continue de m'en casser, dt-il y perdre le reste de ses dents, et dt son menton se disloquer tout  fait. Voyons, quel intrt prends-tu  ce paresseux ?
:Nous avons dj dit quelle influence ces deux mots avaient sur le petit garon ; aussi, tout honteux de s'tre attir cette mercuriale, se glissa-t-il, doucement et sans souffler le mot ; du ct de ta table o taient les hussards, qui, aprs avoir pos leurs sentinelles perdues et tabli leurs avant-postes, se retirrent silencieusement dans leurs quartiers de nuit.
:-- Au fait, dit-il, aprs l'exercice qu'ils ont fait toute l soire, mes pauvres diables de hussards doivent tre fatigus ; or, je ls connais, ce sont de braves soldats qui connaissent leur devoir envers moi ; et comme, tant que je serai l ; il n'y en aurait pas un qui se permettrait de fermer l'oeil, je vais me retirer.
:Ds que Marie se trouva seule, elle en revint  la pense qui la proccupait avant toutes les autres, c'est--dire  son pauvre petit casse-noisette, qu'elle avait toujours continu de porter sur son bras, envelopp dans son mouchoir de poche.  Elle le dposa doucement sur la table, le dmaillotta et visita ses blessures.  Le casse-noisette avait l'air de beaucoup souffrir, et paraissait fort mcontent.
:Mais Marie ne put achever son petit discours.  Au moment o elle prononait le nom du parrain Drosselmayer, le casse-noisette, auquel ce discours s'adressait, fit une si atroce grimace, et il sortit de ses deux yeux verts un double clair si brillant, que la petite fille, tout effraye, s'arrta et fit un pas en arrire.  Mais, comme aussitt la casse-noisette reprit sa bienveillante physionomie et son mlancolique sourire, elle pensa qu'elle avait t le jouet d'une illusion, et que la flamme de la lampe, agite par quelque courant d'air, avait dfigur ainsi le petit bonhomme.
:Marie avait trs peur.  Elle commenait  frissonner des pieds la tte, et elle allait s'enfuir, quand elle aperut le parrain Drosselmayer assis sur la pendule  la place de la chouette, et dont les deux pans de la redingote jaune avaient pris la place des deux ailes pendantes de l'oiseau de nuit.  A cette vue, elle s'arrta cloue  sa place par l'tonnement, et elle se mit crier en pleurant :
:Mais voil que, presque aussitt, succdant  ce bruit, commena dans l'armoire une rumeur trange, et que de toutes petites voix aigus criaient de toutes leurs faibles forces : Aux armes !  aux armes !  aux armes ! Et, en mme temps, la sonnerie du chteau se mit  sonner, et l'on entendait murmurer de tous cts : Allons, alerte, alerte !  levons-nous : c'est l'ennemi.  Bataille, bataille, bataille !
:Marie se retourna.  L'armoire tait miraculeusement claire, et il s'y faisait un grand remue-mnage : tous les arlequins, les pierrots, les polichinelles et les pantins s'agitaient, couraient de, del, s'exhortant les uns les autres, tandis que les poupes faisaient de la charpie et prparaient des remdes pour les blesss.  Enfin, casse-noisette lui-mme rejeta tout  coup ses couvertures et sauta  bas au lit sur ses deux pieds  la fois, en criant :
:A ces paroles, qui lui prouvaient qu'il y avait de l'cho dans le coeur de ses amis, casse-noisette se sentit tellement lectris, qu'il tira son sabre, et, sans calculer la hauteur effrayante o il se trouvait, il s'lana du deuxime rayon.  Marie, en voyant ce saut prilleux, jeta un cri, car casse-noisette ne pouvait manquer de se briser ; lorsque mademoiselle Claire, qui tait dans le rayon infrieur, s'lana de son sofa, et reut casse-noisette entre ses bras.
:Et, en mme temps, d'un mouvement instinctif, sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, Marie dtacha son soulier de son pied, et, de toutes ses forces, elle le jeta au milieu de la mle, et cela si adroitement, que le terrible projectile atteignit le roi des souris, qui roula dans la poussire.  Au mme instant, roi et arme, vainqueurs et vaincus, disparurent comme anantis.  Marie ressentit  son bras bless une douleur plus vive que jamais ; elle voulut gagner un fauteuil pour s'asseoir ; mais les forces lui manqurent, et elle tomba vanouie.
:-- Ah !  petite mre, petite mre, rpondit Marie en frissonnant encore  ce souvenir, c'tait, vous le voyez bien, les traces de la grande bataille qui avait eu lieu entre les poupes et les souris ; et, ce qui m'a tant effraye, c'est de voir que les souris, victorieuses, allaient faire prisonnier le pauvre Casse-Noisette, qui commandait l'arme des poupes.  C'est alors que je lanai mon soulier au roi des souris ; puis je ne sais plus ce qui s'est pass.
: ces mots, Marie devina que l'on doutait de son rcit, et comme, elle-mme, maintenant que le jour tait revenu, comprenait parfaitement que l'on prit tout ce qui lui tait arriv pour une fable, elle n'insista pas davantage, se soumettant  tout ce qu'on voulait ; car elle avait hte de se lever pour faire une visite  son pauvre Casse-Noisette ; mais elle savait qu'il s'tait retir sain et sauf de la bagarre, et, pour le moment, c'tait tout ce qu'elle dsirait savoir.
:Cependant Marie s'ennuyait beaucoup : elle ne pouvait pas jouer, cause de son bras bless, et, quand elle voulait lire ou feuilleter ses livres d'images, tout tournait si bien devant ses yeux, qu'il fallait bientt qu'elle renont  cette distraction. Le temps lui paraissait donc horriblement long, et elle attendait avec impatience le soir, parce que, le soir, sa mre venait s'asseoir prs de son lit et lui racontait ou lui lisait des histoires.
:Mais, des que Marie aperut le parrain Drosselmayer avec sa perruque de verre, son empltre sur l'oeil et sa redingote jaune, le souvenir de cette nuit, o Casse-Noisette perdit la fameuse bataille contre les souris, se prsenta si vivement  son esprit, qu'involontairement elle cria au conseiller de mdecine.
:-- Oh !  parrain Drosselmayer, tu as t horrible !  je t'ai bien vu, va, quand tu tais  cheval sur la pendule, et que tu la couvrais de tes ailes pour que l'heure ne pt pas sonner ; car le bruit de l'heure aurait fait fuir les souris.  Je t'ai bien entendu appeler le roi aux sept ttes.  Pourquoi n'es-tu pas venu au secours de mon pauvre Casse-Noisette, affreux parrain Drosselmayer ?  Hlas !  en ne venant pas, tu es cause que je suis blesse et dans mon lit !
:Marie regardait le parrain Drosselmayer avec des yeux de plus en plus hagards ; car il lui semblait encore plus hideux que d'habitude.  Elle aurait eu une peur atroce du parrain, si sa mre n'et t prsente, et si Fritz, qui venait d'entrer, n'et interrompu cette trange chanson par un clat de rire.-- Sais-tu bien, parrain Drosselmayer, lui dit Fritz, que tu es extrmement bouffon aujourd'hui ?  Tu fais des gestes comme mon vieux polichinelle, que j'ai jet derrire le pole, sans compter ta chanson, qui n'a pas le sens commun.
:On fit aussitt prvenir le roi de cet heureux vnement.  Il accourut tout essouffl, et, en voyant cette jolie petite fille couche dans son berceau, la satisfaction qu'il ressentit d'tre pre d'une si charmante enfant le poussa tellement hors de lui, qu'il jeta d'abord de grands cris de joie, puis se prit  danser en rond, puis enfin  sauter  cloche-pied, en disant :
:Au reste, aujourd'hui encore, les voix sont partages sur cette grande question, aucun des deux partis n'ayant voulu cder.  Et la seule chose sur laquelle les  diantristes  et les  astes  soient demeurs, d'accord, le seul fait qui soit rest incontestable, c'est que la princesse Pirlipate mordit le grand chancelier au doigt.  Le pays apprit ds lors qu'il y avait autant d'esprit qu'il se trouvait de beaut dans le charmant petit corps de Pirlipatine.
:Je suis convaincu, mes chers enfants, que vous tes aussi curieux que les habitants de ce petit royaume sans nom, de savoir pourquoi ces six gardiennes taient obliges de tenir un chat sur leurs genoux, et de le gratter sans cesse pour qu'il ne cesst point de ruminer un seul instant ; mais, comme vous chercheriez inutilement le mot de cette nigme, je vais vous le dire, afin de vous pargner le mal de tte qui ne pourrait manquer de rsulter pour vous d'une pareille application.
:Il avait quitt la cuisine juste au moment important o le lard, dcoup par morceaux, allait tre rti sur des grils d'argent ; la reine, encourage par ses loges, se livrait  cette importante occupation, et les premires gouttes de graisse tombaient en chantant sur les charbons, lorsqu'une petite voix chevrotante se fit entendre qui disait :
:La reine tait une bonne et fort douce femme qui, tout en se refusant  reconnatre tout haut dame Sourionne comme reine et comme soeur, avait tout bas pour elle une foule d'gards et de complaisances qui lui avaient souvent fait reprocher par son mari, plus aristocrate qu'elle, la tendance qu'elle avait droger ; or, comme on le comprend bien, dans cette circonstance solennelle, elle ne voulut point refuser  sa jeune amie ce qu'elle demandait, et lui dit :
:Alors la surintendante raconta ce qu'elle savait, c'est--dire que, accourue aux cris de la reine, elle avait vu Sa Majest aux prises avec toute la famille de dame Sourionne, et qu'alors, son tour, elle avait appel le chef, qui, avec l'aide de ses marmitons, tait parvenu  faire rentrer tous les pillards sous l'tre.
:En consquence, le conseil fut runi, et l'on y dcida,  la majorit des voix, que dame Sourionne tant accuse d'avoir mang le lard destin aux saucisses, aux boudins et aux andouilles du roi, son procs lui serait fait, et que, si elle tait coupable, elle serait  tout jamais exile du royaume, elle et sa race, et que ce qu'elle y possdait de biens, terres, chteaux, plans, rsidences royales, tout serait confisqu.
:Mais alors le roi fit observer  son conseil intime et  ses habiles conseillers que, pendant le temps que durerait le procs, dame Sourionne et sa famille auraient tout le temps de manger son lard, ce qui l'exposerait  des avanies pareilles  celle qu'il venait de subir en prsence de six ttes couronnes, sans compter les princes royaux, les ducs hrditaires et les prtendants : il demandait donc qu'un pouvoir discrtionnaire lui ft accord  l'gard de dame Sourionne et de sa famille.
:Le roi fit entrer Christian-lias Drosselmayer dans son cabinet, et lui exposa la situation des choses ; comment il tait dcid faire un grand exemple en purgeant tout son royaume de la race souriquoise, et comment, prvenu par sa grande renomme, il avait jet les yeux sur lui pour le faire l'excuteur de sa justice ; n'ayant qu'une crainte, c'est que le mcanicien, si habile qu'il ft, ne vit des difficults insurmontables au projet que la colre royale avait conu.
:En effet, le mme jour, il se mit  confectionner d'ingnieuses petites botes oblongues, dans l'intrieur desquelles il attacha, au bout d'un fil de fer, un morceau de lard.  En tirant le lard, le voleur, quel qu'il ft, faisait tomber la porte derrire lui, et se trouvait prisonnier.  En moins d'une semaine, cent boites pareilles taient confectionnes et places non-seulement sous l'tre, mais dans tous les greniers et dans toutes les caves du palais.
:Alors dame Sourionne, avec les dbris de sa cour et les restes de son peuple, rsolut d'abandonner ces lieux ensanglants par le massacre des siens.  Le bruit de cette rsolution transpira et parvint jusqu'au roi.  Sa Majest s'en flicita tout haut, et les potes de la cour firent force sonnets sur sa victoire, tandis que les courtisans l'galaient  Ssostris,  Alexandre et Csar.
:La reine seule tait triste et inquite ; elle connaissait dame Sourionne, et elle se doutait bien qu'elle ne laisserait pas la mort de ses fils et de ses proches sans vengeance.  En effet, an moment o la reine, pour faire oublier au roi la faute qu'elle avait commise, prparait pour lui, de ses propres mains, une pure de foie dont il tait fort friand, dame Sourionne parut tout  coup devant elle, et lui dit :
:Mais c'est le malheureux pre dont l douleur faisait surtout peine  voir, tant elle tait morne et profonde.  On fut oblig de mettre des cadenas  ses croises pour qu'il ne se prcipitt point par la fentre, et de ouater son appartement pour qu'il ne se brist point la tte contre les murs.  Il va sans dire qu'on lui retira son pe, et qu'on ne laissa traner devant lui ni couteau ni fourchette, ni aucun instrument tranchant ou pointu. Cela tait d'autant plus facile qu'il ne mangea point pendant les deux ou trois premiers jours, ne cessant de rpter :
:Peut-tre, au lieu d'accuser le destin, le roi et-il d penser que, comme tous les hommes le sont ordinairement, il avait t l'artisan de ses propres malheurs, attendu que, s'il avait su manger ses boudins avec un peu de lard de moins que d'habitude, et que, renonant  la vengeance, il et laiss dame Sourionne et sa famille sous l'tre, ce malheur qu'il dplorait ne serait point arriv.  Mais nous devons dire que les penses du royal pre de Pirlipate ne prirent aucunement cette direction philosophique.
:Matre Drosselmayer n'tait pas exempt d'orgueil ; il pensa qu'un ruban ferait bien sur sa redingote jaune, et se mit immdiatement en route ; mais sa joie se changea bientt en terreur :  la frontire du royaume, des gardes l'attendaient, qui s'emparrent de lui, et le conduisirent de brigade en brigade jusqu' la capitale.
:Le roi, qui craignait sans doute de se laisser attendrir, ne voulut pas mme recevoir matre Drosselmayer lorsqu'il arriva au palais ; mais il le fit conduire immdiatement prs du berceau de Pirlipate, faisant signifier au mcanicien que si, de ce jour en un mois, la princesse n'tait point rendue  son tat naturel, il lui ferait impitoyablement trancher la tte.
:Matre Drosselmayer n'avait point de prtention  l'hrosme, et n'avait jamais compt mourir que de sa belle mort, comme on dit ; aussi fut-il fort effray de la menace ; mais, nanmoins, se confiant bientt dans sa science, dont sa modestie personnelle ne l'avait jamais empch d'apprcier l'tendue, il se rassura quelque peu, et s'occupa immdiatement de la premire et de la plus utile opration, qui tait celle de s'assurer si le mal pouvait cder  un remde quelconque, ou tait vritablement incurable, comme il avait cru le reconnatre ds le premier abord.
:Dj la quatrime semaine tait commence, et l'on en tait arriv au mercredi, lorsque, selon son habitude, le roi entra pour voir s'il ne s'tait pas opr quelque changement dans l'extrieur de la princesse, et, voyant qu'il tait toujours le mme, s'cria, en menaant la mcanicien de son sceptre :
:A ces mots, qui surprirent fort le roi, le mcanicien se retourna et demanda  Sa Majest la faveur d'tre conduit  l'astronome de la cour ; le roi y consentit, mais  la condition que ce serait sous bonne escorte.  Matre Drosselmayer et sans doute mieux aim faire cette course seul ; cependant, comme, dans cette circonstance, il n'avait pas le moins du monde son libre arbitre, il lui fallut souffrir ce qu'il ne pouvait empcher, et traverser les rues de la capitale escort comme un malfaiteur.
:Cependant, le mcanicien tait homme d'honneur ; il n'y avait pas  marchander avec une aussi solennelle que l'tait la sienne.  Il rsolut donc, quelque chose qu'il pt lui en coter, de se remettre en route ds le lendemain pour l'Allemagne.  En effet, il n'y avait pas de temps  perdre, quatorze ans et cinq mois s'taient couls, et les deux voyageurs n'avaient plus que cent vingt-deux jours, ainsi que nous l'avons dit, pour revenir dans la capitale du pre de la princesse Pirlipate.
:Mais, hlas !  il n'en tait rien : en arrivant dans la capitale, le malheureux mcanicien apprit que le digne souverain, non-seulement n'avait perdu aucune de ses facults intellectuelles, mais encore qu'il se portait mieux que jamais ; il n'y avait donc aucune chance pour lui,--  moins que la princesse Pirlipate ne se ft gurie toute seule de sa laideur, ce qui n'tait pas possible, ou que le coeur du roi ne se ft adouci, ce qui n'tait pas probable,-- d'chapper au sort affreux qui le menaait.
:Christophe-Zacharias Drosselmayer eut une grande joie de revoir ce pauvre Christian qu'il croyait mort.  D'abord, il n'avait pas voulu le reconnatre,  cause de son front chauve et de son empltre sur l'oeil ; mais le mcanicien lui montra sa fameuse redingote jaune, qui, toute dchire qu'elle tait, avait encore conserv en certains endroits quelque trace de sa couleur primitive, et,  l'appui de cette premire preuve, il lui cita tant de circonstances secrtes, qui ne pouvaient tre connues que de Zacharias et de lui, que le marchand de joujoux fut bien forc de se rendre  l'vidence.
:Christian-lias Drosselmayer n'avait aucun motif de faire un secret  son frre des vnements qui lui taient arrivs.  Il commena donc par lui prsenter son compagnon d'infortune ; puis, cette formalit d'usage accomplie, il lui raconta tous ses malheurs, depuis A jusqu' Z, et termina en disant qu'il n'avait que quelques heures  passer avec son frre, attendu que, n'ayant pas pu trouver la noisette Krakatuk, il allait entrer le lendemain dans une prison ternelle.
:Pendant tout ce rcit de son frre, Christophe-Zacharias avait plus d'une fois secou les doigts, tourn sur un pied et fait claquer sa langue.  Dans toute autre circonstance, le mcanicien lui et sans doute demand ce que signifiaient ces signes ; mais il tait si proccup, qu'il ne vit rien, et que ce ne fut que lorsque son frre fit deux fois hum !  hum !  et trois fois oh ! oh !  oh !  qu'il lui demanda ce que signifiaient ces exclamations.
:Celui-ci, qui n'osait croire  tant de bonheur, prit en hsitant la noisette, la tourna et la retourna de toute faon, l'examinant avec l'attention que mritait la chose, et, aprs l'examen, dclara qu'il se rangeait  l'avis de son frre, et qu'il serait fort tonn si cette aveline n'tait pas la noisette Krakatuk ; sur quoi, il la passa  l'astrologue, et lui demanda son opinion.
:Christian-lias Drosselmayer tait si press d'annoncer an roi cette bonne nouvelle, qu'il voulait reprendre la malle-poste l'instant mme ; mais Christophe-Zacharias le pria d'attendre au moins jusqu' ce que son fils ft rentr : or, le mcanicien accda d'autant plus volontiers  cette demande, qu'il n'avait pas vu son neveu depuis tantt quinze ans, et qu'en rassemblant ses souvenirs, il se rappela que c'tait, au moment o il avait quitt Nuremberg, un charmant petit bambin de trois ans et demi, que lui, lias, aimait de tout son coeur.
:Le jeune homme hsitait ; car l'oncle Drosselmayer, avec sa redingote en lambeaux, son front chauve et son empltre sur l'oeil, n'avait rien de bien attrayant.  Mais, comme son pre vit cette hsitation et qu'il craignait qu'lias n'en ft bless, il poussa son fils par derrire, si bien que le jeune homme, tant bien que mal, se trouva dans les bras du mcanicien.
:Le jeune Drosselmayer avait, en effet, comme sa figure l'indiquait, dix-sept  dix-huit ans.  Ds sa plus tendre jeunesse, il tait si drle et si gentil, que sa mre s'amusait le faire habiller comme les joujoux qui taient dans la boutique, c'est--dire tantt en tudiant, tantt en postillon, tantt en Hongrois, mais toujours avec un costume qui exigeait des bottes ; car, comme il avait le plus joli pied du monde, mais le mollet un peu grle, les bottes faisaient valoir la qualit et cachaient le dfaut.
:-- Mon fils n'a jamais port que des bottes, reprit le marchand de jouets d'enfant ; et il continua : A l'ge de dix ans, je l'envoyai  l'universit de Tubingen, o il est rest jusqu' l'ge de dix-huit ans, sans contracter aucune des mauvaises habitudes de ses autres camarades, sans boire, sans jurer, sans se battre.  La seule faiblesse que je lui connaisse, c'est de laisser pousser les quatre ou cinq mauvais poils qu'il a au menton, sans vouloir permettre qu'un barbier lui touche le visage.
:Le lendemain, ds le matin, les deux amis descendirent chez Zacharias, et lui firent part de tous les beaux projets qu'ils avaient forms la veille.  Or, comme Zacharias ne manquait pas d'ambition, et que, dans son amour-propre paternel, il se flattait que son fils devait tre une des plus fortes mchoires d'Allemagne, il accepta avec enthousiasme la combinaison qui tendait  faire sortir de sa boutique non-seulement la noisette, mais encore le casse-noisette.
:Il fallut donc se dcider  faire un second appel.  Les gazettes nationales et trangres furent couvertes de rclames.  Le roi offrait la place de prsident perptuel de l'Acadmie et l'ordre de l'Araigne d'or  la mchoire suprieure qui parviendrait briser la noisette Krakatuk.  On n'avait pas besoin d'tre lettr pour concourir.
:Cette seconde preuve fournit cinq mille concurrents.  Tous les corps savants d'Europe envoyrent leurs reprsentants  cet important congrs.  On y remarquait plusieurs membres de l'Acadmie franaise, et, entre autres, son secrtaire perptuel, lequel ne put concourir,  cause de l'absence de ses dents, qu'il s'tait brises en essayant de dchirer les oeuvres de ses confrres.
:Le roi tait au dsespoir ; il rsolut de frapper un grand coup, et, comme il n'avait pas de descendant mle, il fit publier, par une troisime insertion dans les gazettes nationales et trangres, que la main de la princesse Pirlipate tait accorde et la succession au trne acquise  celui qui briserait la noisette Krakatuk.  Le seul article qui ft obligatoire, c'est que, cette fois, les concurrents devaient tre gs de seize vingt-quatre ans.
:La promesse d'une pareille rcompense remua toute l'Allemagne. Les candidats arrivrent de tous les coins de l'Europe ; et il en serait mme venu de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amrique, ainsi que de cette cinquime partie du monde qu'avaient dcouverte lias Drosselmayer et son ami l'astrologue, si, le temps ayant t limit, les lecteurs n'eussent judicieusement rflchi qu'au moment o ils lisaient la susdite annonce, l'preuve tait en train de s'accomplir ou mme tait dj accomplie.
:Mais, si la vue de la princesse Pirlipate avait glac d'effroi le coeur du pauvre Nathaniel, il faut le dire en l'honneur du pauvre garon, sa prsence  lui avait produit un effet tout contraire sur le coeur sensible de l'hritire de la couronne, et elle n'avait pu s'empcher de s'crier en le voyant :
:Aussi, en voyant entrer le charmant petit jeune homme, ce que la princesse avait eu l'imprudence de dire tout haut, chacune des assistantes se le dit tout bas, et il n'y eut pas une seule personne, pas mme le roi et la reine, qui ne dsirt dans le fond de l'me que Nathaniel sortit vainqueur de l'entreprise dans laquelle il tait engag.
:De son ct, le jeune Drosselmayer s'approcha avec une confiance qui redoubla l'espoir qu'on avait en lui.  Arriv devant l'estrade royale, il salua le roi et la reine, puis la princesse Pirlipate, puis les assistante ; aprs quoi, il reut du grand matre des crmonies la noisette Krakatuk, la prit dlicatement entre l'index et le pouce, comme fait un escamoteur d'une muscade, l'introduisit dans sa bouche, donna un violent coup de poing sur la tresse de bois, et CRIC !  CRAC !  brisa la coquille en plusieurs morceaux.
:Mais la cause de cet vnement en avait t punie en mme temps qu'elle le causait.  Dame Sourionne se tordait sanglante sur le plancher : sa mchancet n'tait donc pas reste impunie.  En effet, le jeune Drosselmayer l'avait presse si violemment contre le plancher avec le talon de sa botte, que la compression avait t mortelle.  Aussi, tout en se tordant, dame Sourionne criait de toute la force de sa voix agonisante :
:Comme, au milieu de tout cela, personne que le mcanicien et l'astrologue ne s'tait occup de Nathaniel Drosselmayer, la princesse, qui ignorait l'accident qui tait arriv, ordonna que le jeune hros ft amen devant elle ; car, malgr la semonce de la surintendante de son ducation, elle avait hte de le remercier.  Mais,  peine eut-elle aperu le malheureux Nathaniel, qu'elle cacha sa tte dans ses deux mains, et que, oubliant le service qu'il lui avait rendu, elle s'cria :
:Si quelqu'un de mes jeunes lecteurs ou quelqu'une de mes jeunes lectrices s'est jamais coup avec du verre, ce qui a d leur arriver aux uns ou aux autres dans leurs jours de dsobissance, ils doivent savoir, par exprience, que c'est une coupure particulirement dsagrable en ce qu'elle ne finit pas de gurir.  Marie fut donc force de passer une semaine entire dans son lit, car il lui prenait des tourdissements aussitt qu'elle essayait de se lever ; enfin elle se rtablit tout  fait et put sautiller par la chambre comme auparavant.
:-- Cependant, reprit-elle, quand bien mme vous ne seriez pas en tat de vous remuer, et empch, par l'enchantement qui vous tient, de me dire le moindre petit mot, je sais trs-bien, mon cher monsieur Drosselmayer, que vous me comprenez parfaitement, et que vous connaissez  fond mes bonnes intentions  votre gard ; comptez donc sur mon appui si vous en avez besoin.  En attendant, soyez tranquille ; je vais bien prier votre oncle de venir  votre aide, et il est si adroit, qu'il faut esprer que, pour peu qu'il vous aime un peu, il vous secourra.
:Pendant la nuit qui suivit la scne que nous venons de raconter, comme la lune, brillant de tout son clat, faisait glisser un rayon lumineux entre les rideaux mal joints de la chambre, et que, prs de sa mre, dormait la petite Marie, celle-ci fut rveille par un bruit qui semblait venir du coin de la chambre, ml de sifflements aigus et de piaulements prolongs.
:-- Mais, dit Fritz, qui avait assist d'un air rflchi  toute la conversation, je te rappellerai, petite maman, que le boulanger a un excellent conseiller de lgation gris, que l'on pourrait envoyer chercher, et qui mettra bientt fin  tout ceci en croquant les souris les unes aprs les autres, et, aprs les souris, dame Sourionne elle-mme, et le roi des souris comme madame sa mre.
:Tout le monde se mit  rire, et, comme, aprs perquisitions faites dans la maison, il fut reconnu qu'il n'y existait aucun instrument de ce genre, on envoya chercher une excellente souricire chez parrain Drosselmayer, laquelle fut amorce d'un morceau de lard, et tendue  l'endroit mme o les souris avaient fait un si grand dgt la nuit prcdente.
:On comprend qu'aprs une telle exigence, Marie se rveilla le lendemain l'me pleine de douleur et les yeux pleins de larmes. Aussi sa mre ne lui apprit-elle rien de nouveau lorsqu'elle lui dit que la souricire avait t inutile, et que le roi des souris s'tait dout de quelque pige.  Alors, comme la prsidente sortait pour veiller aux apprts du djeuner, Marie entra dans le salon, et, s'avanant en sanglotant vers l'armoire vitre :
:-- Quant  Casse-Noisette, dit-il, qui me parat un brave garon, je crois que j'ai son affaire : comme j'ai mis hier  la rforme, avec sa pension, bien entendu, an vieux major de cuirassiers qui avait fini son temps de service, je prsume qu'il n'a plus besoin de son sabre, lequel tait une excellente lame.
:Restait  trouver le major ; on se mit  sa recherche, et on le dcouvrit mangeant la pension que Fritz lui avait faite, dans une petite auberge perdue, au coin le plus recul du troisime rayon de l'armoire.  Comme l'avait pens Fritz, il ne fit aucune difficult de rendre son sabre, qui lui tait devenu inutile et qui fat,  l'instant mme, pass au cou de Casse-Noisette.
:La frayeur qu'prouvait Marie l'empcha de s'endormir la nuit suivante ; aussi tait-elle si bien veille, qu'elle entendit sonner les douze coups de l'horloge du salon.  A peine la vibration du dernier coup eut-elle cess, que de singulires rumeurs retentirent du ct de l'armoire, et qu'on entendit un grand cliquetis d'pes, comme si deux adversaires acharns en venaient aux mains.  Tout  coup l'un des deux combattants fit  couic ! 
:Alors, seulement, Marie aperut en levant les yeux une admirable porte par laquelle on sortait de la prairie.  Elle semblait tre construite de marbre blanc, de marbre rouge et de marbre brun ; mais, quand Marie se rapprocha, elle vit que toute cette porte n'tait forme que de conserves  la fleur d'orange, de pralines et de raisin de Corinthe ; c'est pourquoi,  ce que lui apprit Casse-Noisette, cette porte tait appele la porte des Pralines.
:-- Pardonnez-moi, chre demoiselle Silberhaus, dit alors Casse-Noisette en tendant la main  Marie, pardonnez-moi de vous avoir offert un si chtif ballet ; mais ces marauds-l ne savent que rpter ternellement le mme pas qu'ils ont dj fait cent fois, Quant aux chasseurs, ils ont souffl dans leurs cors comme des fainants, et je vous rponds qu'ils auront affaire  moi. Mais laissons l ces drles, et continuons la promenade, si elle vous plat.
:-- Ceci, dit Casse-Noisette sans mme attendre que Marie l'interroget, est la rivire Orange.  C'est une des plus petites du royaume ; car, except sa bonne odeur, elle ne peut tre compare au fleuve Limonade, qui se jette dans la mer du Midi qu'on appelle la mer de Punch, ni au lac Orgeat, qui se jette dans la mer du Nord, qu'on appelle la mer de Lait d'amandes.
:-- Ceci est le village de Massepains, dit Casse-Noisette ; c'est un gentil bourg, comme vous voyez, situ sur le ruisseau de Miel. Les habitants en sont assez agrables  voir ; seulement, on les trouve sans cesse de mauvaise humeur, attendu qu'ils ont toujours mal aux dents.  Mais, chre demoiselle Silberhaus, continua Casse-Noisette, ne nous arrtons pas, je vous prie,  visiter tous les villages et toutes les petites villes de ce royaume.  A la capitale,  la capitale !
:Casse-Noisette frappa encore une fois dans ses deux mains ; alors le fleuve d'essence de rose se gonfla visiblement, et, de ses flots agits, sortit un char de coquillages couvert de pierreries tincelant au soleil, et tran par des dauphins d'or.  Douze charmants petits Maures, avec des bonnets en cailles de dorade et des habits en plumes de colibri, sautrent sur le rivage, et portrent doucement Marie d'abord, et ensuite Casse-Noisette, dans le char, qui se mit  cheminer sur l'eau.
:C'tait, il faut l'avouer, une ravissante chose, et qui pourrait se comparer au voyage de Cloptre remontant le Cydnus, que de voir Marie sur son char de coquillages, embaume de parfums, flottant sur des vagues d'essence de rose, s'avanant trane par des dauphins d'or, qui relevaient la tte et lanaient en l'air des gerbes brillantes de cristal ros qui retombaient en pluie diapre de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.  Enfin, pour que la joie pntrt par tous les sens, une douce harmonie commenait de retentir, et l'on entendait de petites voix argentines qui chantaient :
:Ce fut ainsi qu'elle traversa le fleuve d'essence de rose et s'approcha de la rive oppose.  Puis, lorsqu'elle n'en fut plus qu' la longueur d'une rame, les douze Maures sautrent, les uns  l'eau, les autres sur le rivage, et, faisant la chane, ils portrent, sur un tapis d'anglique tout parsem de pastilles de menthe, Marie et Casse-Noisette.
:Restait  traverser un petit bosquet, plus joli peut-tre encore que la fort de Nol, tant chaque arbre brillait et tincelait de sa propre essence.  Mais ce qu'il y avait de remarquable surtout, c'taient les fruits pendus aux branches, et qui n'taient pas seulement d'une couleur et d'une transparence singulires, les les uns jaunes comme des topazes, les autres rouges comme des rubis, mais encore d'un parfum trange.
:Aussitt le tumulte s'apaisa ; les deux cortges embrouills se dbrouillrent ; on brossa le Grand Sultan qui tait couvert de poussire ; on remit la tte au bramine, en lui recommandant de ne pas ternuer de trois jours, de peur qu'elle ne se dcollt ; puis, le calme rtabli, les allures joyeuses recommencrent, et chacun revint puiser de la limonade, de l'orangeade et du sirop de groseille  la fontaine, et manger de la crme  pleines cuillers dans ses bassins.
:Cependant, toute perdue qu'elle tait dans son admiration contemplative, Marie ne s'en aperut pas moins que la toiture d'une des grandes tours manquait entirement, et que des petits bonshommes de pain d'pice, monts sur un chafaudage de cannelle, taient occups  la rtablir.  Elle allait questionner Casse-Noisette sur cet accident, lorsque, provenant son intention :
:-- Hlas !  dit-il, il y a peu de temps que ce palais a t menac de grandes dgradations, si ce n'est d'une ruine entire.  Le gant Bouche-Friande mordit lgrement cette tour, et il avait mme dj commenc de grignoter la coupole, lorsque les Confiturembourgeois vinrent lui apporter en tribut un quartier de la ville, nomm Nougat, et une grande portion de la fort Anglique ; moyennant quoi, il consentit  s'loigner, sans avoir fait d'autres dgts que celui que vous voyez.
:Les portes du palais s'ouvrirent d'elles-mmes, et douze petits pages en sortirent, portant dans leurs mains des brins d'herbe aromatique, allums en guise de flambeaux ; leurs ttes taient composes d'une perle ; six d'entre eux avaient le corps fait de rubis et six autres d'meraudes, et avec cela ils trottaient fort joliment sur deux petits pieds d'or cisels avec le plus grand soin et dans le got de Benvenuto Cellini.
:Alors le prsident et la prsidente se mirent  presser Marie de leur dire d'o venaient ces petites couronnes ; mais elle ne pouvait que persister dans ce qu'elle avait dit ; et, quand son pre, impatient de ce qu'il croyait un enttement de sa part, l'eut appele menteuse, elle se mit  fondre en larmes et s'crier :
:-- coute-moi, ma chre enfant, car c'est srieusement que je te parle : fais-moi le plaisir, une fois pour toutes, de mettre de ct ces folles imaginations ; car, s'il t'arrive encore de dire que ton vilain et informe Casse-Noisette est le neveu de notre ami le conseiller de mdecine, je te prviens que je jetterai non-seulement M. Casse-Noisette, mais encore toutes les autres poupes, mademoiselle Claire comprise, par la fentre.
:Marie n'osait donc plus parler de ses aventures ; cependant, les souvenirs du royaume des poupes l'assigeaient sans cesse, et, lorsqu'elle arrtait son esprit sur ces souvenirs, elle revoyait tout, comme si elle et t encore ou dans la fort de Nol, ou sur le fleuve d'essence de rose, ou dans la ville de Confiturembourg ; de sorte qu'au lieu de jouer comme auparavant avec ses joujoux, elle s'asseyait immobile et silencieuse, tout ses rflexions intrieures, et que tout le monde l'appelait la petite rveuse.
:Mais, un jour que le conseiller de mdecine, sa perruque de verre pose sur le parquet, sa langue passe dans le coin de sa bouche, les manches de sa redingote jaune retrousse, rparait,  l'aide d'un long instrument pointu, quelque chose qui tait dsorganis dans une pendule, il arriva que Marie, qui tait assise prs de l'armoire vitre, et qui, selon son habitude, regardait Casse-Noisette, se plongea si bien dans ses rveries, que, oubliant tout  coup que, non-seulement le parrain Drosselmayer, mais encore sa mre, taient l, il lui chappa involontairement de s'crier :
:-- Ah !  cher monsieur Drosselmayer !  si vous n'tiez pas un bonhomme de bois, comme le soutient mon pre, et si vous existiez vritablement, que je ne ferais pas comme la princesse Pirlipate, et que je ne vous dlaisserais pas parce que, pour m'obliger, vous auriez cess d'tre un charmant jeune homme ; car je vous aime vritablement, moi, ah !...
:En effet, Marie essuya ses yeux, et, les tournant vers la porte, qui s'ouvrait en ce moment, elle aperut le conseiller de mdecine, sa perruque de verre sur la tte, son chapeau sous le bras, sa redingote jaune sur le dos, qui souriait d'un air satisfait, et tenait par la main un jeune homme trs-petit, mais fort bien tourn et tout  fait joli.
:Ce jeune homme portait une superbe redingote de velours rouge, brod d'or, des bas de soie blancs et des souliers lustrs avec le plus beau vernis.  Il avait  son jabot un charmant bouquet de fleurs, et tait trs-coquettement fris et poudr, tandis que derrire son dos pendait une tresse natte avec la plus grande perfection.  En outre, la petite pe qu'il avait au cote semblait tre toute de pierres prcieuses, et le chapeau qu'il portait sous le bras tait tissu de la plus fine soie.
:L-dessus, comme la porte du salon s'tait ouverte tout doucement, sans que les jeunes gens y fissent attention, tant ils taient proccups de leurs sentiments, le prsident, la prsidente et le parrain Drosselmayer s'avancrent, criant bravo de toutes leurs forces ; ce qui rendit Marie rouge comme une cerise, mais ce qui ne dconcerta nullement le jeune homme, lequel s'avana vers le prsident et la prsidente, et, avec un salut gracieux, leur fit un joli compliment, par lequel il sollicitait la main de Marie, qui lui fut accorde  l'instant.
